top of page

Elsa et Anna à la lumière de Bowlby, Winnicott et Fonagy : la protection psychologique dans La Reine des Neiges

il y a 5 minutes
7 min de lecture
À travers Elsa et Anna, découvrez les mécanismes de protection psychologique à la lumière de Bowlby, Winnicott et Fonagy : attachement, self et mentalisation. Par Cléo Séron, psychanalyste.

Dans La Reine des Neiges, Elsa et Anna sont confrontées à une même rupture dans leur histoire : une relation autrefois très proche devient progressivement marquée par la peur, le secret et la séparation. Pourtant, chacune va développer une manière très différente de faire face à cette insécurité.

Elsa se retire, contrôle et cherche à tenir à distance ce qu’elle perçoit comme dangereux. Anna, de son côté, recherche la proximité et tente de maintenir le lien avec sa sœur.

Leurs réactions permettent de poser une question qui dépasse largement le film : que faisons-nous lorsque le lien dont nous avons besoin pour nous sentir en sécurité devient lui-même une source d’inquiétude ?


Les travaux de John Bowlby, Donald Winnicott et Peter Fonagy permettent d’éclairer cette question à partir de trois perspectives complémentaires : le lien d’attachement, la construction du self et la capacité à comprendre ses propres états internes.

Il ne s’agit évidemment pas de poser un diagnostic psychologique sur des personnages de fiction. Leur histoire offre plutôt une représentation particulièrement parlante de mécanismes de protection que l’on peut retrouver, sous des formes très diverses, dans les trajectoires humaines.



John Bowlby : se protéger dans le lien d’attachement


Pour John Bowlby, le lien d’attachement joue un rôle fondamental dans notre sentiment de sécurité. Lorsque nous sommes en détresse, nous cherchons naturellement à nous rapprocher d’une personne qui puisse nous aider à retrouver un état suffisamment sécurisant. Au fil du développement, les expériences relationnelles contribuent ainsi à la manière dont nous apprenons à faire face à la séparation, à la peur et à l’incertitude.

Lorsque le lien devient difficile à comprendre ou à sécuriser, différentes stratégies peuvent alors apparaître.


Chez Anna, la séparation d’avec Elsa semble renforcer le besoin de retrouver la proximité perdue. Elle cherche sa sœur, l’appelle, tente de comprendre son éloignement et conserve l’espoir de retrouver leur relation telle qu’elle était auparavant. La proximité avec l’autre semble constituer pour elle une réponse privilégiée à l’insécurité.

Elsa adopte une stratégie différente. Après avoir associé sa proximité avec Anna à la possibilité de lui faire du mal, elle apprend à considérer la distance comme une protection. S’éloigner devient une manière de réduire le risque qu’elle redoute et, par la même occasion, de protéger la relation.

Ces deux fonctionnements peuvent évoquer certaines stratégies décrites dans la théorie de l’attachement, mais il serait réducteur d’enfermer Elsa dans un "attachement évitant" et Anna dans un "attachement anxieux" : les stratégies d’attachement ne résument pas une personne et peuvent varier selon les relations et les contextes.


Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est plutôt la fonction de ces comportements : Anna cherche à diminuer l’insécurité en restaurant la proximité, tandis qu’Elsa cherche à la diminuer en prenant de la distance. Dans les deux cas, il s’agit d’une tentative de retrouver une forme de sécurité.

Cette lecture permet aussi de comprendre pourquoi ces deux stratégies peuvent entrer en tension. Plus Anna cherche à retrouver Elsa, plus Elsa peut se sentir menacée par cette proximité. Et plus Elsa s’éloigne, plus Anna peut ressentir le besoin de la rejoindre.

Chacune tente ainsi de résoudre son insécurité d’une manière qui peut involontairement renforcer celle de l’autre.



Donald Winnicott : se protéger en adaptant son rapport à soi


Avec Donald Winnicott, la question se déplace vers le rapport que chacun entretient avec lui-même.

Pour pouvoir développer un sentiment suffisamment solide d’être soi, l’enfant a besoin d’un environnement qui lui permette progressivement d’exprimer ses besoins, ses émotions et sa spontanéité. Le holding désigne notamment cette fonction de soutien et de continuité grâce à laquelle l’enfant peut faire l’expérience d’un environnement suffisamment fiable pour se développer.

Lorsque certaines expériences de soi deviennent difficiles à accueillir dans la relation, l’adaptation peut prendre une place importante.


C’est ce qui rend le fonctionnement d’Elsa intéressant à penser avec Winnicott. Après l’accident qui touche Anna, son pouvoir devient associé au danger. Elle apprend qu’il faut le maîtriser et surtout ne pas le laisser apparaître. Progressivement, cette exigence dépasse la question du pouvoir lui-même : Elsa surveille ses gestes, ses émotions et ce qu’elle laisse voir aux autres.

Le contrôle devient alors une manière de se maintenir en sécurité.

Le concept de faux self peut éclairer cette organisation. Chez Winnicott, il ne désigne pas simplement un personnage que l’on jouerait devant les autres. Il peut s’agir d’une organisation adaptative, construite pour répondre aux attentes ou aux contraintes de l’environnement et protéger une part plus spontanée du self.


Elsa semble ainsi avoir appris à être celle qui maîtrise, qui ne déborde pas et qui ne prend aucun risque. Cette adaptation lui permet de préserver une certaine sécurité, mais elle l’éloigne progressivement de la possibilité d’habiter pleinement ce qu’elle est.

La question devient alors celle de la place laissée à une partie de soi lorsque celle-ci a été associée au danger : comment être soi lorsque l’on a appris qu’une part de soi pouvait menacer le lien avec les autres ?


Anna semble avoir conservé davantage de spontanéité et d’expression émotionnelle. Sa manière de se protéger est cependant elle aussi liée à la relation. Le maintien du lien avec Elsa prend une place considérable dans son fonctionnement, au point que ses propres besoins peuvent parfois passer derrière la nécessité de retrouver sa sœur.


Les deux sœurs semblent donc organiser leur protection autour de préoccupations différentes : Elsa cherche à éviter que sa présence ne devienne dangereuse pour l’autre, tandis qu’Anna mobilise beaucoup d’elle-même pour préserver une relation qu’elle craint de perdre.



Peter Fonagy : lorsque l’émotion devient difficile à penser


Peter Fonagy permet d’ajouter une troisième dimension avec le concept de mentalisation.

Mentaliser, c’est pouvoir comprendre nos comportements et ceux des autres à partir des états mentaux qui les sous-tendent : émotions, pensées, intentions, désirs ou croyances. Cette capacité se développe progressivement dans la relation, notamment grâce aux interactions avec des adultes capables de reconnaître les états internes de l’enfant et de les lui refléter de manière suffisamment ajustée.

Lorsque l’enfant peut faire l’expérience que ses émotions sont identifiables, représentables et partageables avec quelqu’un, il apprend peu à peu à les reconnaître et à les penser lui-même.


Cette perspective permet de comprendre autrement le rapport d’Elsa à ses émotions. Elle semble avoir appris très tôt que certaines manifestations internes pouvaient devenir dangereuses et devaient donc être contenues. La peur n’a pas véritablement l’occasion de devenir une expérience que l’on peut observer, comprendre et mettre en sens avec quelqu’un ; elle appelle surtout le contrôle et l’évitement.

Lorsqu’Elsa est submergée, cette capacité de prendre du recul sur ce qu’elle ressent paraît alors particulièrement fragile. L’émotion devient immédiatement liée au danger, et la réaction de protection prend le dessus.


Chez Anna, la difficulté se présente autrement. Elle est très attentive aux états d’Elsa et cherche constamment à comprendre ce que sa sœur ressent. Cette attention à l’autre constitue une véritable ressource, mais elle peut aussi devenir une manière de mobiliser l’essentiel de son énergie psychique autour de l’autre.

Or comprendre ce qui se passe chez quelqu’un ne signifie pas nécessairement savoir reconnaître ce qui se passe en soi : Anna peut ainsi être très préoccupée par les émotions d’Elsa tout en ayant plus de difficulté à prendre la mesure de sa propre peur, de sa solitude ou de son besoin de retrouver cette relation.


La mentalisation peut donc être envisagée ici comme une capacité qui s’exerce dans différentes directions. On peut être particulièrement attentif au monde interne de l’autre tout en restant moins en contact avec le sien, notamment lorsque cette attention constitue elle-même une manière de préserver le lien.



Trois regards pour comprendre une même dynamique


Les approches de Bowlby, Winnicott et Fonagy ne décrivent pas le même phénomène, mais elles permettent de suivre les mécanismes de protection à différents niveaux.

Bowlby nous aide à comprendre la manière dont Elsa et Anna cherchent à retrouver un sentiment de sécurité dans le lien. Anna privilégie la proximité tandis qu’Elsa se protège davantage par la distance.

Winnicott permet d’observer les conséquences de ces adaptations sur le rapport à soi. Chez Elsa notamment, le contrôle d’une partie d’elle-même finit par occuper une place importante dans la construction de son identité et dans sa manière d’entrer en relation.

Fonagy nous amène enfin vers le rapport aux états internes. Lorsque certaines émotions deviennent trop difficiles à reconnaître ou à penser, nous pouvons chercher à les contrôler, à les éviter ou à nous protéger des situations susceptibles de les faire surgir.


Ces trois niveaux sont évidemment liés. La manière dont nous avons appris à chercher la sécurité influence nos relations ; nos relations participent à la construction de notre sentiment d’être soi ; et la qualité de ces expériences relationnelles contribue à notre capacité à comprendre ce qui se passe en nous.

C’est ce qui permet de regarder Elsa et Anna avec davantage de nuance. Leurs comportements ne sont pas seulement des façons d’agir : ils peuvent être compris comme des tentatives de régulation face à une insécurité devenue difficile à tolérer.



La Reine des Neiges : quand la protection psychologique finit par enfermer


Un mécanisme de protection a généralement une fonction. Il permet de faire face à quelque chose qui, à un moment donné, a été vécu comme trop difficile, trop incertain ou trop menaçant.

La difficulté apparaît lorsque cette protection devient tellement habituelle qu’elle continue à s’imposer dans des situations qui ne nécessiteraient plus la même réponse.


Se retirer peut protéger d’une blessure relationnelle tout en empêchant de découvrir qu’une relation peut aussi être sécurisante.

Chercher constamment la proximité peut apaiser momentanément la peur de perdre l’autre, mais rendre toute distance particulièrement douloureuse.

Contrôler ses émotions peut donner le sentiment de maîtriser la situation, tout en éloignant progressivement de ce que l’on ressent.

Se tourner presque exclusivement vers les états de l’autre peut permettre de préserver le lien, mais laisser moins de place à ses propres besoins.


C’est pourquoi, dans le travail psychique, il peut être intéressant de s’interroger sur la fonction de nos protections avant de chercher à les faire disparaître.

Que cherche à éviter mon retrait ?

Qu’est-ce que je protège lorsque je contrôle autant ce que je ressens ?

Qu’est-ce que je crains de perdre lorsque j’ai besoin de maintenir constamment la proximité ?

Quelle part de moi ai-je appris à considérer comme dangereuse, excessive ou difficile à aimer ?


Ces questions permettent de regarder nos fonctionnements avec davantage de curiosité et moins de jugement. Elles ouvrent aussi la possibilité de distinguer ce qui nous protège encore de ce qui, aujourd’hui, nous empêche peut-être d’avancer.

Car une protection qui a autrefois été nécessaire n’a pas forcément vocation à disparaître brutalement. Elle peut d’abord avoir besoin d’être comprise, reconnue et progressivement assouplie.


L’histoire d’Elsa et Anna dans La Reine des Neiges est un bon support pour rappeler que deux personnes peuvent être confrontées à une même insécurité et développer des réponses de protection psychologique très différentes. L’une peut prendre ses distances quand l’autre cherche davantage de proximité. L’une peut contrôler ce qu’elle ressent quand l’autre se concentre sur ce que ressent l’autre.

Derrière ces différences, on retrouve pourtant des besoins propres à tout humain : se sentir en sécurité, préserver le lien, être aimé et pouvoir exister sans avoir à renoncer à une partie de soi.


Comprendre nos mécanismes automatiques pour faire face à un traumatisme ne signifie donc pas leur donner raison ni les condamner. C’est chercher à comprendre ce qu’ils ont essayé de préserver, afin de pouvoir, lorsque cela devient possible, trouver d’autres manières de prendre soin de soi et de rester en lien.



Soyez informé.e par email de la prochaine publication

Si ce que vous trouvez ici vous est utile et que vous souhaitez contribuer à la pérennité de ce projet,

vous pouvez le faire librement, par une contribution ponctuelle ou un soutien mensuel

en vous rendant sur la page "Soutenir mon travail"

Linktree liens réseaux sociaux Cléo Séron
  • Facebook
  • Instagram
  • YouTube
  • TikTok

Newsletter

Chaque jeudi, quelques mots pour vous accompagner sur votre chemin thérapeutique.

Le premier lundi du mois, des nouvelles au sujet de mon activité, de mes recherches et découvertes, et des projets en cours.


Réponses aux questions fréquentes :

  • Certaines boîtes bloquent les emailings : si vous ne recevez rien, ajoutez contact@cleoseron.com à votre liste d'expéditeurs autorisés, ou réinscrivez-vous avec un autre adresse email.

  • Vous pourrez vous désabonner à tout moment depuis le lien présent en bas de chaque email.

  • Enfin, pour lutter contre la pollution numérique vous serez automatiquement désabonné.e si vous n'intéragissez pas avec au moins 5 messages consécutifs.

​​Mme Cléo Séron

9, rue Maillet, 17770 Brizambourg

Siret 84778883300022

CAP-Psychanalyse-logo-1200-300x274.jpg
les alliées logo.png

Ce site est en conformité avec la norme HIPAA, il protège et assure la sécurité de vos données de santé.

Politique de confidentialité 

Politique d'accessibilité

© Cléo Séron 2014-2026. Le contenu de ce site est protégé par copyright. Sa copie, totale ou partielle, est strictement interdite.
bottom of page