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Ai Yazawa : une œuvre autour du lien et de la solitude

il y a 1 jour
5 min de lecture
Découvrez l’univers d’Ai Yazawa, de Nana à Paradise Kiss, et les thèmes qui traversent son œuvre : lien à l’autre, solitude, amour, identité et relations humaines. Par Cléo Séron, psychanalyste.

Il y a un support de pop culture dont je ne vous ai encore jamais parlé ici, et qui pourtant fait partie de ma vie depuis très longtemps : le manga.


Aujourd’hui je vais enfin vous parler de ma mangaka préférée : Ai Yazawa.

Et quand je dis « ma mangaka préférée », ce n’est vraiment pas une formule : je collectionne ses mangas depuis des années et j’ai progressivement acheté ses différentes séries au fil de leurs parutions françaises. Ses œuvres m’ont accompagnée à différentes périodes de ma vie, et je continue à les relire avec beaucoup de plaisir.


Avec le recul, je me rends compte que ce qui me fascine autant chez Ai Yazawa rejoint énormément les questions qui m’intéressent en psychologie et en psychanalyse.

Car derrière la mode, la musique, les histoires d’amour, l’amitié et les personnages au style immédiatement reconnaissable, il y a une question qui me semble traverser une grande partie de son œuvre : comment vivre avec les autres sans être seul, mais sans se perdre dans le lien ?



Ai Yazawa, bien au-delà de Nana


Quand on pense à Ai Yazawa, on pense évidemment à Nana, et pourtant cette œuvre arrive assez tard dans sa carrière.

L’autrice commence à publier au milieu des années 1980, notamment dans le magazine Ribon : elle signe d’abord de nombreux récits courts et plusieurs séries, avant de construire progressivement l’univers qui fera sa renommée.


Parmi ses premières œuvres publiées en France, on trouve notamment Marine Blue, autour de l’amour, de l’amitié et des retrouvailles, ainsi que Une tempête aux couleurs des cerisiers, un recueil de récits courts datant de ses premières années de carrière.


Vient ensuite Je ne suis pas un Ange, qui suit Midori, une lycéenne pleine de vie, dans ses amitiés, ses premiers amours et cette période où l’on commence à chercher sa place et à construire son identité.


Avec Gokinjo, une vie de quartier, Ai Yazawa s’intéresse davantage à la création, à la mode et au passage vers l’âge adulte, à travers Mikako et Tsutomu, deux personnages qui ont grandi ensemble et dont la relation évolue au fur et à mesure qu’ils cherchent chacun leur propre voie.


Last Quarter change encore d’atmosphère. Cette histoire plus sombre, teintée de fantastique, explore la rencontre, la perte, la mémoire et ce qui peut continuer à nous relier à quelqu’un après sa disparition.


Puis arrive Paradise Kiss, où la mode et la création deviennent le décor d’une histoire particulièrement riche autour du désir, du regard de l’autre et de la construction identitaire.


Et enfin, en 2000, Nana. Deux jeunes femmes portant le même prénom, deux personnalités très différentes, une rencontre qui va devenir centrale et, autour d’elles, tout un réseau de relations amoureuses, amicales, familiales et professionnelles. Nana est aujourd’hui l’œuvre la plus célèbre d’Ai Yazawa, mais elle ne représente qu’une partie de son parcours.



Ce qui me fascine chez Ai Yazawa


Je crois que ce sont d’abord ses personnages, qui sont impossibles à enfermer dans une catégorie. Ils peuvent être attachants et agaçants, généreux et égoïstes, courageux et vulnérables ; ils peuvent aimer sincèrement quelqu’un tout en lui faisant du mal...

Yazawa ne cherche pas forcément à nous dire qui a raison. Elle nous laisse plutôt observer des personnes avec leurs contradictions, leurs désirs et leurs limites.


Et puis il y a tout ce qui concerne l'apparence et la construction de soi. Chez elle, les vêtements, la coiffure, la mode ou encore la création ne sont jamais de simples éléments décoratifs. Ils participent à la manière dont les personnages se présentent au monde et cherchent parfois à devenir eux-mêmes.


Mais c’est surtout dans les relations que je trouve son œuvre passionnante. Ses personnages ne fonctionnent pas de la même manière avec tout le monde : une relation peut les rassurer, une autre réveiller leur jalousie, leur peur de perdre l’autre ou leur besoin de contrôle. Certaines rencontres les rapprochent de ce qu’ils sont, tandis que d’autres viennent bouleverser l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes.

C’est là que mon regard de psychanalyste rejoint naturellement mon regard de lectrice.



Le lien et la solitude


Il me semble que beaucoup des histoires d’Ai Yazawa peuvent être lues à partir de cette tension entre lien et solitude. Car ses personnages sont rarement seuls au sens littéral : ils ont des amis, des amoureux, une famille, un groupe auquel appartenir. Et pourtant, ils connaissent souvent une solitude profonde... parce qu’être entouré ne signifie pas nécessairement se sentir compris. Être aimé ne suffit pas toujours à se sentir en sécurité. Et avoir quelqu’un dans sa vie ne signifie pas forcément avoir le sentiment d’être véritablement rejoint...


Certains personnages cherchent très fortement la proximité et la confirmation du lien. D’autres défendent leur indépendance avec acharnement. Certains cherchent à devenir indispensables à l’autre ; d’autres préfèrent être ceux sur lesquels on peut compter plutôt que de montrer qu’ils ont eux-mêmes besoin de quelqu’un.


Ces différences permettent d’aborder des questions très proches de celles que nous rencontrons en psychologie : l’attachement, la dépendance, l’autonomie, le besoin de reconnaissance, le désir, la peur de perdre l’autre ou encore la construction de l’identité.

Mais c’est précisément pour cela que je n’ai pas envie de transformer cette série en catalogue de diagnostics psychologiques ! Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce que les relations font émerger chez les personnages : leurs attentes, leurs défenses, leurs contradictions, leurs répétitions et parfois ce qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes dans leurs propres choix.



Et notre regard change aussi


Il y a une autre chose que j’aime énormément dans les œuvres d’Ai Yazawa : elles peuvent changer avec nous. On peut découvrir un manga à quinze ans et être absolument fascinée par un personnage ou une histoire d’amour, puis le relire dix ou quinze ans plus tard et se demander comment on a pu ne pas voir certaines choses.

Une relation qui nous semblait romantique peut nous apparaître beaucoup plus complexe. Un personnage que nous trouvions insupportable peut soudain nous toucher. Et parfois, c’est l’inverse.


Cette possibilité de relire une œuvre avec une expérience différente me semble particulièrement intéressante chez Yazawa, parce que ses personnages ne sont jamais complètement univoques.



Une série autour d’Ai Yazawa


Des relations, du cheminement existentiel, de la construction identitaire... c’est ce que j’ai envie d’explorer dans cette nouvelle série de Pop Culture et Psycho. Je commencerai par Nana, qui permet d’interroger de façon particulièrement riche l’attachement, l’amour, l’amitié, l’autonomie et ce qui se joue lorsque quelqu’un devient extrêmement important pour nous. Puis nous irons du côté de Paradise Kiss, avec le développement individuel, le désir et le regard de l’autre. Et enfin, nous parlerons de Je ne suis pas un Ange, qui est probablement mon œuvre préférée d’Ai Yazawa.


Mais j’aimerais aussi pouvoir revenir, à l’occasion, sur Gokinjo, Last Quarter, Marine Blue, Tempête aux couleurs des cerisiers et peut-être certaines de ses œuvres plus anciennes, si cela vous intéresse ?

Car si j’aime autant Ai Yazawa, c'est surtout pour cette manière très particulière qu’elle a de raconter des personnages qui cherchent leur place parmi les autres, qui ont besoin d’être aimés tout en essayant de préserver leur liberté, et qui peuvent être profondément entourés tout en éprouvant une immense solitude.

Et c’est peut-être là que je vois aujourd’hui le fil rouge de son travail : comment être soi, avec les autres, sans être seul et sans se perdre ?

C’est cette question que j’ai envie de garder en tête pour toute cette série.



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