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Nana d’Ai Yazawa : deux façons d’aimer, deux façons de se protéger

il y a 3 jours
11 min de lecture
Que nous dit Nana d’Ai Yazawa sur l’attachement, la dépendance, l’autonomie et notre manière d’aimer lorsque l’autre devient essentiel ? Une analyse "Pop culture et Psycho", par Cléo Séron, psychanalyste.

Il y a des œuvres qui racontent des histoires d’amour... et puis il y a celles qui utilisent les relations amoureuses pour interroger quelque chose de plus profond : notre manière de nous attacher, ce que nous attendons des autres et ce que nous risquons de perdre lorsque quelqu’un devient véritablement important pour nous.

"Nana", le manga d’Ai Yazawa, appartient à cette seconde catégorie.

 

Lorsque nous rencontrons Nana Osaki et Nana Komatsu (surnommée Hachi), tout semble les opposer. Nana est indépendante, volontaire, attachée à sa liberté et à l’image de solidité qu’elle renvoie. Hachi paraît au contraire davantage tournée vers l’amour, la proximité et la vie à deux. Elle semble avoir besoin des autres pour se sentir rassurée, tandis que Nana donne l’impression de vouloir ne dépendre de personne.


Pourtant, cette opposition devient rapidement insuffisante. Toutes deux sont profondément sensibles à la perte du lien. Toutes deux peuvent être bouleversées par l’absence, la séparation ou la perspective de ne plus compter pour quelqu’un. Ce qui les différencie tient moins à l’intensité de leur besoin des autres qu’à la manière dont elles tentent de rendre ce besoin supportable.

Hachi semble chercher la sécurité en renforçant la proximité : être aimée, choisie, attendue, nécessaire, parfois même indispensable. Nana paraît davantage chercher cette sécurité dans l’autonomie : rester forte, maîtriser ses besoins, devenir quelqu’un sur qui les autres peuvent compter plutôt que quelqu’un qui doit reconnaître combien elle compte sur eux.


On pourrait donc formuler leur différence ainsi : Hachi tente de se protéger de l’abandon en renforçant sa place auprès de l’autre ; Nana tente de s’en protéger en renforçant sa capacité à ne pas dépendre de lui.

Cette lecture peut être éclairée par la théorie de l’attachement de John Bowlby. Les premières expériences relationnelles participent à la construction de modèles internes opérants, c’est-à-dire de représentations de soi, des autres et de ce que l’on peut attendre d’une relation. Ces modèles ne déterminent évidemment pas nos choix futurs, mais ils influencent la manière dont nous interprétons la disponibilité de l’autre, la séparation ou la menace de perdre le lien (Bowlby, 1969).


"Nana" devient alors un manga particulièrement intéressant : les personnages ne réagissent pas seulement à ce qui leur arrive, leurs relations semblent également réactiver des manières anciennes de comprendre ce que signifie aimer et être aimé.

Et leur rencontre va précisément mettre ces deux façons de se protéger en présence l’une de l’autre.



Hachi : être aimée pour être sûre d'avoir une place


Hachi donne souvent l’impression de chercher simplement l’amour. Pourtant ses différentes relations montrent qu’elle cherche quelque chose de plus précis : une place auprès de quelqu’un.

Avec Asano, Shoji, puis Nobu et Takumi, la relation amoureuse devient régulièrement un espace dans lequel elle tente de savoir quelle importance elle possède pour l’autre et, à travers cette importance, quelle valeur elle peut elle-même avoir.

Cela permet de regarder autrement ce qui pourrait être pris pour de la naïveté affective. Hachi investit rapidement, imagine l’avenir, se projette dans une relation et peut donner à celle-ci une place considérable dans son organisation psychique. Lorsque le lien est assuré, cette proximité lui apporte une forme de sécurité ; lorsqu’il est menacé, c’est une grande partie de son équilibre qui vacille.


Avec Shoji par exemple, la rupture ne signifie pas seulement perdre un partenaire ; elle implique également de perdre un avenir imaginé et une certaine représentation d’elle-même. C’est une distinction importante : dans certaines séparations, nous ne perdons pas uniquement une personne, mais aussi la place que nous occupions auprès d’elle et la version de nous-mêmes que cette relation rendait possible.


La relation avec Nobu rend cette question encore plus visible : Hachi est aimée, désirée, choisie, et pourtant cette sécurité ne suffit pas à résoudre les autres conflits qui la traversent. La théorie des relations d’objet de Fairbairn permet ici d’éviter une conception trop simple du choix amoureux : nous ne cherchons pas seulement des relations qui nous procurent du bien-être, mais nous sommes profondément organisés autour de nos liens aux autres et des représentations que nous avons intériorisées de ces liens (Fairbairn, 1952).


Avec Takumi, la question prend une autre forme. Sa capacité à décider, à organiser et à prendre en charge peut offrir à Hachi une sécurité réelle tout en réduisant progressivement l’espace dans lequel elle peut exercer sa propre capacité de décision. Or dépendre de quelqu’un n’est pas nécessairement la même chose que renoncer à son autonomie. Ainsworth avait déjà insisté sur la nécessité de distinguer attachement et dépendance : le développement ne consiste pas à ne plus avoir besoin des autres, mais à pouvoir maintenir des liens tout en devenant progressivement capable d’agir comme un sujet distinct (Ainsworth, 1969).


Chez Hachi, l’enjeu devient donc moins "apprendre à ne plus dépendre" que pouvoir être liée sans que son sentiment d’exister repose entièrement sur la place que l’autre lui accorde.



Nana : être forte pour ne pas avoir à dépendre


Nana Osaki semble construire une stratégie presque inverse. Elle revendique son indépendance, supporte difficilement les contraintes et cherche à conserver la maîtrise de son existence. Pourtant, elle est loin d’être indifférente aux autres. Ren, Yasu, Blast et Hachi occupent des places essentielles dans sa vie, et la menace de perdre ces liens peut la toucher avec une intensité considérable.

Son autonomie ne doit donc pas être confondue avec une absence de dépendance ; elle semble plutôt l'utiliser comme une manière de rendre cette dépendance moins menaçante.


Avec Ren, cette contradiction apparaît de façon particulièrement nette. Ren compte énormément pour elle ; précisément pour cette raison, il possède le pouvoir de la blesser. Aimer implique alors de reconnaître qu’une autre personne peut avoir sur nous un pouvoir affectif que nous ne contrôlons pas.

Winnicott permet ici de déplacer notre conception de l’autonomie. Pour lui, le développement ne conduit pas de la dépendance vers une indépendance absolue, mais vers la capacité de pouvoir être soi tout en conservant la possibilité de dépendre des autres. L’indépendance mature n’est donc pas l’absence de besoin : elle suppose au contraire que la dépendance puisse être tolérée sans menacer le sentiment de continuité du self (Winnicott, 1963, 1965).


C’est précisément ce qui semble difficile pour Nana : elle peut plus facilement être celle qui protège que celle qui demande à être protégée, celle dont les autres ont besoin que celle qui doit reconnaître qu’elle a besoin d’eux. Cette position lui donne une forme de maîtrise et de valeur dans la relation, mais elle peut également devenir défensive : tant qu’elle reste forte, elle n’a pas à exposer complètement sa vulnérabilité.


Ainsi, là où Hachi semble chercher à devenir suffisamment importante pour être gardée, Nana peut chercher à devenir suffisamment indispensable pour ne pas pouvoir être facilement abandonnée.



Deux stratégies de protection qui se rencontrent


C’est ce qui rend la rencontre entre Hachi et Nana si riche : Hachi découvre chez Nana une solidité et une autonomie qui la fascinent ; Nana rencontre chez Hachi une capacité à investir le lien avec une chaleur, une confiance et une disponibilité affective qu’elle-même maîtrise moins facilement.

Il serait tentant d’en conclure qu’elles se "complètent", mais cette formulation est trop simple, car une relation importante ne nous apporte pas seulement ce qui nous manque : elle vient aussi toucher précisément les endroits où nous sommes les plus vulnérables.

Hachi peut idéaliser Nana et attendre d’elle une proximité qui entre parfois en tension avec les autres investissements de sa vie. Nana peut faire de Hachi une présence affective extrêmement importante tout en ayant du mal à reconnaître ce que cette importance implique pour elle-même.

Leur relation devient alors le lieu d’une expérience fondamentale : l’autre peut être essentiel sans nous appartenir.


Cette question rejoint directement les travaux de Jessica Benjamin sur la reconnaissance mutuelle. Pour Benjamin, une relation véritablement intersubjective suppose que chacun puisse reconnaître l’autre comme un sujet doté de sa propre volonté, de ses propres désirs et de sa propre expérience. L’enjeu n’est donc pas seulement d’être reconnu par l’autre, mais d’accepter que celui-ci existe indépendamment de la représentation que nous avons de lui (Benjamin, 1988).

Or c’est précisément ce qui devient difficile lorsque l’attachement est très intense.



Lorsque l'autre cesse d'être la personne que nous avions besoin qu'il soit


Au début d’une relation, nous ne rencontrons jamais l’autre sans représentation préalable. Nous lui attribuons une place, consciemment ou non, en fonction de ce que nous espérons, de ce que nous redoutons et de ce dont nous avons besoin. Hachi peut ainsi investir Nana comme la femme forte qu’elle admire et dont la présence la rassure ; Nana peut investir Hachi comme une présence chaleureuse, fidèle et affectivement disponible.

Mais une relation réelle finit toujours par résister à ces représentations. Nana possède ses propres désirs, ses autres relations, ses contradictions. Hachi possède les siens. L’une comme l’autre peut faire des choix qui ne correspondent plus à la place que l’autre lui avait attribuée.

C’est là que se joue une étape essentielle de la maturation relationnelle : accepter que l’autre soit véritablement autre.


Les travaux de Peter Fonagy sur la mentalisation permettent d’éclairer cette difficulté. Mentaliser, c’est pouvoir comprendre son propre comportement et celui d’autrui en termes d’états mentaux - désirs, croyances, émotions, intentions - tout en conservant une certaine souplesse dans cette représentation. Or plus l’attachement devient intense, plus cette capacité peut être mise à l’épreuve : lorsque l’autre est émotionnellement crucial, il devient plus difficile d’admettre qu’il puisse simultanément nous aimer et vouloir quelque chose qui nous contrarie (Fonagy et al., 2002).


Dans "Nana" beaucoup de conflits naissent précisément de cette tension. Le problème n’est pas toujours que les personnages ne s’aiment 'pas suffisamment", mais plutôt que parfois, ils ont du mal à supporter que l’amour ne supprime pas l’altérité.



Junko, Yasu, Ren : les autres comme révélateurs


Les relations secondaires permettent d’ailleurs de nuancer cette lecture sans détourner l’attention des deux protagonistes.


Junko occupe pour Hachi une place particulièrement intéressante parce qu’elle peut lui offrir une relation dans laquelle l’affection ne signifie pas nécessairement approbation. Elle peut lui résister, la confronter, ne pas confirmer ce qu’elle aimerait entendre, tout en maintenant le lien. Elle représente ainsi une relation dans laquelle l’autre peut rester distinct sans devenir pour autant menaçant.

Yasu joue un rôle différent auprès de Nana : il semble pouvoir reconnaître sa vulnérabilité sans exiger qu’elle cesse d’être forte. Sa présence constitue ainsi une forme de sécurité qui ne repose pas sur la possession ou la dépendance réciproque.

Ren, au contraire, met directement Nana face à ce qu’elle cherche habituellement à maîtriser : l’importance immense que peut prendre quelqu’un dans son monde intérieur. Avec lui, son désir d’autonomie rencontre les limites de ce qu’elle peut réellement contrôler.


Ces relations ne sont donc pas intéressantes uniquement pour elles-mêmes. Elles permettent de voir différentes manières de répondre à un même enjeu : comment être lié à quelqu’un sans perdre sa propre existence psychique ?



Et l'inconscient dans tout cela ?


C’est ici que la lecture psychanalytique permet d’aller au-delà de la simple description des comportements. Nous ne choisissons jamais nos relations uniquement à partir de décisions conscientes. Les expériences antérieures participent à la construction de nos attentes, de nos défenses et de nos manières de percevoir l’autre.

Freud avait déjà montré, avec la notion de compulsion de répétition, que le sujet peut être amené à reproduire certains scénarios psychiques sans en avoir l’intention consciente (Freud, 1920). Les théories de l’attachement et des relations d’objet ont ensuite permis de penser cette répétition de manière moins mécanique, en montrant comment des modèles relationnels intériorisés peuvent influencer les liens ultérieurs.


Cela ne signifie pas que Hachi serait condamnée à répéter un passé dont nous ne connaissons d’ailleurs jamais toute la réalité, ni que Nana serait simplement prisonnière de ses blessures, mais que leurs choix peuvent avoir plusieurs déterminations simultanées.

Hachi peut chercher sincèrement l’amour et, dans le même mouvement, chercher à travers cet amour la confirmation de sa propre valeur. Nana peut défendre sincèrement sa liberté et, dans le même mouvement, utiliser cette liberté pour ne pas avoir à éprouver pleinement sa dépendance.


L’inconscient n’annule donc pas la liberté du sujet. Il faut simplement se rappeler que nous ne savons jamais entièrement pourquoi nous désirons ce que nous désirons.



Ce que "Nana" raconte de l'amour


"Nana" ne propose finalement pas deux modèles opposés de l’amour, dont l’un serait plus sain que l’autre, mais deux manières de répondre à une même vulnérabilité : celle qui apparaît dès que quelqu’un devient suffisamment important pour pouvoir nous manquer.

Hachi cherche davantage à sécuriser le lien par la proximité, la confirmation et le sentiment d’être choisie ; Nana cherche davantage à le sécuriser par la maîtrise, la solidité et l’autonomie.

Mais chacune rencontre progressivement la limite de sa propre stratégie : on ne peut pas devenir suffisamment indispensable pour empêcher quelqu’un de partir, on ne peut pas non plus devenir suffisamment autonome pour ne plus jamais avoir besoin de personne.


La relation mature ne consiste donc probablement ni à supprimer la dépendance, ni à s’y abandonner. Elle suppose plutôt de pouvoir reconnaître cette dépendance sans renoncer pour autant à son statut de sujet.

C’est précisément ce que la reconnaissance mutuelle chez Benjamin permet de penser : être avec quelqu’un sans cesser d’être soi, et accepter que l’autre puisse rester lui-même sans que cette différence constitue nécessairement une menace pour le lien.



Pourquoi les deux Nana d'Ai Yazawa nous touchent-elles autant ?


Peut-être parce qu’elles ne représentent finalement pas deux types de personnes aussi éloignés qu’il y paraît. Nous pouvons tous connaître, selon les moments et les relations, le besoin d’être choisi et celui de préserver notre autonomie. Nous pouvons vouloir être indispensables tout en craignant de dépendre, rechercher la proximité puis nous sentir envahis par celle-ci, désirer quelqu’un tout en redoutant le pouvoir qu’il acquiert sur nous.

Hachi et Nana rendent visibles ces mouvements avec une intensité particulière.


Aimer quelqu’un implique toujours une part de risque. Dès lors que nous reconnaissons à l’autre une véritable liberté, nous ne pouvons plus avoir la certitude qu’il restera. Mais si nous cherchons à supprimer cette liberté pour nous protéger de la perte, nous ne sommes plus véritablement dans une relation entre deux sujets.



Comment rester un sujet à part entière lorsque l'autre nous est extrêmement important ?


Aimer sans se dissoudre dans l’autre ; dépendre sans renoncer à soi ; être autonome sans transformer l’indépendance en défense contre tout besoin de l’autre... C’est un équilibre fragile, qui ne se conquiert probablement jamais une fois pour toutes.


Dans "Nana", Ai Yazawa nous montre avec justesse ce que l’amour vient réveiller en nous, lorsque quelqu’un devient suffisamment important pour que nous n’ayons plus la possibilité de prétendre que nous ne dépendons de personne.




Références théoriques :


  • John Bowlby - théorie de l’attachement

    Bowlby a montré que nos premières relations contribuent à construire des modèles internes de nous-mêmes, des autres et de ce que nous pouvons attendre d’une relation. Ces modèles influencent notamment notre manière de vivre la proximité, la séparation et la peur de perdre le lien.


  • Mary Ainsworth - attachement, dépendance et autonomie

    Ainsworth permet notamment de distinguer l’attachement de la dépendance : devenir plus autonome ne signifie pas ne plus avoir besoin des autres, mais pouvoir maintenir des liens d’attachement tout en développant sa capacité à agir comme un sujet distinct.


  • William Fairbairn - théorie des relations d’objet

    Fairbairn place la relation à l’autre au cœur de la vie psychique. Nous ne cherchons pas seulement à satisfaire des besoins ou à obtenir du plaisir : notre psychisme est profondément organisé autour des liens que nous entretenons avec les autres et des représentations que nous en avons intériorisées.


  • Donald Winnicott - dépendance et indépendance

    Pour Winnicott le développement ne conduit pas de la dépendance vers une indépendance absolue. Il s’agit plutôt de pouvoir devenir soi tout en conservant la capacité de dépendre des autres, sans que cette dépendance menace le sentiment de continuité du self.


  • Jessica Benjamin - reconnaissance mutuelle et intersubjectivité

    Benjamin insiste sur la nécessité de reconnaître l’autre comme un sujet à part entière, avec ses propres désirs, sa volonté et son expérience. Une relation véritablement intersubjective suppose donc de pouvoir être reconnu par l’autre tout en acceptant qu’il existe indépendamment de nous.


  • Peter Fonagy - mentalisation

    Fonagy et ses collaborateurs décrivent la mentalisation comme la capacité à comprendre nos propres comportements et ceux des autres à partir des états mentaux qui les sous-tendent : émotions, désirs, croyances, intentions. Cette capacité peut devenir plus fragile lorsque l’attachement est particulièrement intense.


  • Sigmund Freud - compulsion de répétition et inconscient

    Avec la notion de compulsion de répétition, Freud montre que certains scénarios psychiques peuvent se répéter sans être consciemment recherchés. L’inconscient permet ainsi de penser que nos choix relationnels peuvent être influencés par des déterminations qui échappent en partie à notre volonté consciente.


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