L’emprise psychologique : quand l'autre n'est plus un sujet
- il y a 5 jours
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Elle est sous emprise, c’est une relation d’emprise...
Le terme d’emprise est aujourd’hui très présent dans notre langage courant, notamment lorsqu’il est question de violences conjugales, de manipulation, de relations toxiques, de sectes ou encore de certaines formes de harcèlement. Et c’est un mot qui peut être particulièrement utile : il permet de mettre des mots sur des situations dans lesquelles une personne semble progressivement perdre sa liberté, ses repères ou sa capacité à se fier à elle-même.
Mais comme beaucoup de termes qui entrent largement dans le vocabulaire de tous les jours, "emprise" peut aussi finir par désigner des réalités diverses et différentes.
Alors, qu’est-ce que l’emprise ?
Est-ce simplement une forme de manipulation ? Une domination ? Une influence particulièrement forte ? Et surtout, qu’est-ce que la psychologie et la psychanalyse mettent derrière ce terme ? Car l’histoire psychanalytique de l’emprise est plus ancienne et plus complexe que son usage actuel ne pourrait le laisser penser.
L’emprise dans le langage courant
Dans le langage courant l’emprise évoque généralement l’idée d’un ascendant important exercé sur quelqu’un, et est associé à la domination, au contrôle, à la manipulation et aux violences psychologiques. Cette évolution du vocabulaire n’est pas anodine ! Pendant longtemps les violences psychologiques ont été difficiles à nommer ; on pouvait constater qu’une personne souffrait, qu’elle semblait enfermée dans une relation ou qu’elle avait de plus en plus de difficultés à s’en éloigner, sans pour autant toujours disposer de mots permettant de penser ce qui se jouait entre les deux personnes.
Le terme d’emprise permet notamment de déplacer une question : au lieu de demander pourquoi la personne reste dans une telle relation, on peut commencer à s'interroger sur ce qui se passe dans cette relation pour que sa capacité à partir, à penser, à se protéger ou à se fier à ses propres perceptions soit progressivement réduite. Ce changement de perspective est important. Dans le champ des violences psychologiques et conjugales, la notion d’emprise a notamment été largement développée en France par Marie-France Hirigoyen, qui s’est intéressée aux mécanismes de contrôle et de dévalorisation pouvant progressivement fragiliser la personne qui les subit.
Mais si nous remontons dans l’histoire de la psychanalyse, nous découvrons que l’emprise ne désignait pas exactement cela.
La pulsion d’emprise freudienne
Le terme possède une histoire psychanalytique ancienne. Chez Freud on trouve dès 1905 la notion de Bemächtigungstrieb, généralement traduite en français par "pulsion d’emprise" mais qui littéralement signifie "instinct de maîtrise", "instinct de puissance exercée". Cette notion apparaît notamment dans les Trois essais sur la théorie sexuelle ou frud évoque l’activité de l’enfant et ce qu’il appelle la cruauté infantile.
Restons précis et prudents : il s’agit ici d’une tendance à maîtriser, à exercer une prise sur un objet extérieur, et la souffrance de l’autre n’est pas recherchée pour elle-même : elle n'est simplement pas être prise en compte par le jeune enfant qui ne perçoit pas le lien entre son acte et l'émotion de l'autre. On est donc assez loin de l’image contemporaine d’un manipulateur qui contrôlerait consciemment une victime.
Cette différence historique est intéressante parce qu’elle nous ramène à une question beaucoup plus fondamentale :que faisons-nous de l’autre lorsque nous cherchons à le maîtriser ?
Quand l’autre cesse-t-il d’être un autre ?
Cette question devient particulièrement importante lorsqu’on passe de la notion d’objet à celle de relation, car un être humain n’est évidemment pas un objet : il a ses propres désirs, ses pensées, ses limites, ses besoins, sa manière de voir le monde. Il est un sujet. Et toute relation implique une tension particulière : nous avons besoin des autres, nous sommes influencés par eux, nous pouvons les aimer profondément et être transformés par nos relations avec eux... mais l’autre reste autre.
Dans une relation suffisamment souple, je peux aimer quelqu’un sans avoir besoin qu’il pense comme moi. Je peux être influencé.e par lui sans être déterminé par lui, avoir besoin de lui sans avoir à posséder sa pensée, être bouleversé.e par son désaccord sans considérer que son désaccord est une attaque contre mon existence. La différence entre soi et l’autre reste possible. Or c’est précisément cette possibilité qui peut être profondément mise à mal dans une relation d’emprise.
Qu’est-ce qui caractérise une relation d’emprise psychologique ?
Plus qu'avoir du pouvoir sur quelqu’un, l'emprise renvoie à une configuration relationnelle dans laquelle la subjectivité de l’autre tend progressivement à être réduite. Cette personne ne peut plus simplement être différente : elle doit penser comme je le souhaite, ressentir comme je l’attends; réagir comme je l’ai prévu, rester là où je veux qu’il reste, et parfois même se percevoir comme je veux qu’elle se perçoive.
C’est aussi ce qui rend l’emprise difficile à repérer : elle ne prend généralement pas la forme d’ordres explicites et va passer par la culpabilisation, le dénigrement, la jalousie, l’isolement, le contrôle ou les menaces. Mais elle peut également fonctionner de manière beaucoup plus subtile : car peu à peu, la personne sous emprise apprend à anticiper les réactions de l’autre. Elle réfléchit à ce qu’elle peut dire ou ne pas dire, modifie son comportement pour éviter un conflit, renonce progressivement à certaines choses... et peut finir par douter de ses propres perceptions.
Lorsque l’emprise devient intérieure
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants - et terribles- de l’emprise d’un point de vue psychologique. Au départ le contrôle vient de l’extérieur (ne fais pas ça, Tu ne devrais pas voir cette personne, tu es trop crédule, tu exagères... ), et à force de répétition ces messages vont progressivement être intériorisés. La personne sous emprise n’a plus besoin que l’autre soit constamment présent pour se censurer, elle va intérioriser les injonctions et ce pouvoir fonctionnera en elle, de manière pour ainsi dire automatisée.
Influence et emprise : quelle différence ?
Cette distinction est importante à comprendre, car nous sommes tous influencés par les autres, tout le temps, dès que nous avons une connaissance même très vague de leurs existences.
Un enfant est profondément influencé par ses parents, un amoureux est influencé par son partenaire, l'avis d'un ami va changer le notre, un enseignant peut modifier notre manière de penser, un thérapeute ou un psychanalyste peut lui aussi avoir une influence importante sur son patient. Cela ne signifie pas qu’il y a emprise.
La question à poser sera donc celle de la liberté psychique : est-ce que je conserve la possibilité de me différencier de cette personne ? Puis-je dire non, puis-je avoir un désir différent, puis-je exprimer mon désaccord ? Est-ce que je peux changer d’avis, partir, ou même penser autrement sans être puni.e, humilié.e ou menacé.e ?
Autrement dit l’emprise ne se définit pas seulement par la présence d’une influence, mais par ce que cette influence fait à la sujbectivité de l’autre.
Emprise et manipulation : deux notions différentes
De même, il est nécessaire de omprendre la différence entre emprise et manipulation car ces deux termes ne recouvrent pas exactement la même chose. La manipulation va désigner une stratégie : chercher à obtenir quelque chose de quelqu’un en utilisant certains procédés. L’emprise désigne davantage une configuration relationnelle et ses effets sur la personne.
Une personne peut donc manipuler ponctuellement sans que cela constitue nécessairement une relation d’emprise ; inversement une relation d’emprise peut être beaucoup plus diffuse et moins consciente qu’une stratégie de manipulation. C’est pourquoi je me méfie de ce terme de "manipulateur" lorsqu’elle est utilisée comme une sorte de catégorie psychologique : la réalité clinique est rarement aussi simple.
Comprendre l’emprise sans créer une fausse symétrie
Il existe un piège dans l’autre sens. Car à force de vouloir comprendre la complexité psychologique d’une relation d’emprise, on pourrait donner l’impression que les deux personnes sont également responsables de ce qui se passe.
Ce n’est évidemment pas le cas dans une situation de violence. Lorsqu’une personne contrôle, menace, isole, humilie ou terrorise une autre personne, l’auteur de ces comportements en porte la responsabilité. Comprendre les mécanismes psychiques qui peuvent maintenir quelqu’un dans une relation violente ne revient pas à rendre cette personne responsable de la violence qu’elle subit. C’est une distinction fondamentale.
Comprendre pourquoi quelqu’un reste n’est pas chercher pourquoi cette personne serait responsable de ce qu’elle subit : le concept d’emprise permet justement de comprendre pourquoi partir peut devenir psychiquement extrêmement difficile.
Pourquoi est-il parfois si difficile de partir ?
C’est probablement l’une des questions qui revient le plus souvent. Bien entendu, les réponses "parce que cette personne veut bien","elle aime souffrir", "elle est faible" ne sont absolument pas acceptables.
Une relation d’emprise va mobiliser de nombreux mécanismes : l’attachement, la peur, la dépendance affective ou matérielle, l’isolement, la culpabilité, la perte progressive de confiance en soi, la confusion ou encore les conséquences psychotraumatiques de certaines violences. L’histoire personnelle peut également entrer en jeu. Nos premières expériences relationnelles participent à la manière dont nous apprenons à aimer, à nous séparer, à poser nos limites ou à considérer nos propres besoins.
La psychanalyse peut alors poser une question supplémentaire : dans cette relation-là, avec cette personne-là, qu’est-ce qui résonne avec l’histoire psychique de cette personne ? Toutefois cette question demande beaucoup de prudence. Car chercher à comprendre la dynamique psychique d’une personne ne signifie pas chercher chez elle la cause de la violence qu’elle subit : il s'agira de comprendre pourquoi ce lien est devenu si difficile à quitter, pourquoi certaines formes de relation peuvent être familières, pourquoi une séparation peut réveiller des angoisses considérables ou pourquoi renoncer à cette relation peut représenter une perte psychique immense.
L’emprise ne concerne pas uniquement les relations de couple
Lorsqu’on parle d’emprise aujourd’hui, on pense souvent aux violences conjugales. Mais la réflexion psychanalytique est beaucoup plus large : l'emprise peut concerner les relations amoureuses, mais aussi les relations parent-enfant, les groupes, les institutions, les idéologies, le langage ou encore certaines relations thérapeutiques.
En 1981 la Nouvelle Revue de Psychanalyse a consacré son numéro 24 à « L’emprise ». Le dossier explorait précisément cette diversité : emprise dans la passion amoureuse ou la haine, emprise d’un pervers sur son objet, emprise d’une organisation ou d’un discours sur un sujet, emprise des institutions, mais aussi emprise de l’analyste sur son patient - ou inversement. Roger Dorey y publiait notamment « La relation d’emprise », un texte devenu une référence importante dans la réflexion psychanalytique française sur cette notion.
Ce travail est particulièrement intéressant parce qu’il pense l’emprise autour d’une idée centrale : la neutralisation du désir et de l’altérité de l’autre. L’emprise n’est donc pas seulement une affaire de « méchant manipulateur » et de « victime » : c'est une comme une configuration psychique autour de questions beaucoup plus larges que sont celles de la maîtrise, de la dépendance, de la séparation, du désir et de l’altérité.
Un mot devenu tellement courant qu’il peut perdre sa précision
C’est peut-être là que se situe aujourd’hui l’un des enjeux principaux. Le terme d’emprise est devenu tellement courant qu’il risque parfois de devenir une étiquette explicative : "Cette personne est sous emprise".
Très bien. Mais après ? Qu’est-ce que cela nous apprend réellement ? Quels comportements sont exercés, qu’est-ce qui se passe dans la relation, qu'est-ce que cela produit psychiquement ? Quelle est la place de la peur, de l’attachement, de la dépendance, du contrôle ? Quelle est l’histoire de cette personne ? Et surtout : qu’est-ce qui pourrait lui permettre de retrouver progressivement sa capacité à penser, à choisir et à se différencier ?
Un concept psychologique devrait nous aider à mieux penser une situation. S’il devient simplement une nouvelle étiquette, il perd tout son intérêt.
Alors, qu’est-ce que l’emprise ?
Il n’existe pas une définition unique qui permettrait de tout englober, mais les différentes définitions se rejoignent pourtant.
Dans le langage courant, l’emprise désigne aujourd’hui principalement une forme de domination ou d’influence profonde. Dans les approches contemporaines des violences psychologiques, elle permet de penser des processus de contrôle, de soumission et de fragilisation progressive de la personne. Et dans la psychanalyse, son histoire est encore différente : elle renvoie notamment à la question de la maîtrise et de la prise sur l’objet, puis à des configurations relationnelles dans lesquelles la subjectivité et l’altérité peuvent être profondément mises à mal.
Toutefois une question semble traverser ces différentes approches : que se passe-t-il lorsque l’autre ne peut plus véritablement être reconnu comme un autre ?
Car nous pouvons aimer quelqu’un, avoir besoin de cette personne, être profondément influencé.e par elle, et même être transformé.e par cette relation. Sans pour autant perdre notre capacité à être un sujet séparé. Un sujet qui pense, qui désire, qui refuse, qui change d'avis et qui existe en toute indépendance.
Peut-être que l’une des lignes de partage essentielles se trouve donc ici : dans une relation, l’autre peut avoir une place immense dans notre vie sans prendre toute la place dans notre vie psychique.
L’emprise commence lorsque cette différence devient difficile à maintenir. Et c’est aussi pour cela que sortir d’une emprise ne consiste pas toujours simplement à "partir" : il s'agit surtout de retrouver son propre regard, ses propres désirs, ses propres limites, pour progressivement redevenir l’auteur de sa propre vie psychique.
Et pour cela il faut se demande ce qui, dans la relation et dans l’histoire psychique de chacun.e, a permis que l’autre prenne autant de place. C’est là que le mot "emprise" cesse d’être simplement une étiquette pour redevenir un véritable outil pour penser la relation, la subjectivité et la liberté psychique.



