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« Relation toxique » : un mot utile… mais insuffisant pour penser nos relations

  • il y a 4 jours
  • 4 min de lecture
« Relation toxique » : un mot utile… mais insuffisant pour penser les relations humaines. Par Cléo Séron, psychanalyste.

Le mot "toxique" est aujourd’hui omniprésent dans le langage courant : on parle de relations toxiques, de personnes toxiques, parfois même de familles toxiques...

Il est utilisé pour dire quelque chose d’assez simple en apparence : qu’une relation fait souffrir, qu’elle abîme, qu’elle épuise.


Mais en psychologie ce terme mérite d’être interrogé, parce qu’il n’a pas de statut clinique précis.

Ce n’est ni un diagnostic psychiatrique, ni un concept psychanalytique structuré : c’est un mot du langage commun, qui décrit une expérience subjective - et c’est déjà important - mais qui ne permet pas, à lui seul, de penser les mécanismes en jeu.



Un point de départ indispensable : la toxicité n’est pas une propriété


Dans son usage courant, le mot toxique glisse souvent vers une idée implicite : celle qu’il existerait des personnes toxiques. C’est là que la question devient intéressante.


En clinique, on est généralement prudent avec ce type d’essentialisation.

Parce qu’attribuer une qualité fixe à un sujet (“il est toxique”) revient à transformer une dynamique relationnelle en propriété individuelle stable.

Or, psychiquement, les choses sont presque toujours plus complexes : un même individu peut être soutenant dans un contexte, destructeur dans un autre, insécurisant dans certaines relations, stable dans d’autres.


Ce que la psychologie essaie de penser, ce n’est donc pas une essence de la personne, mais des modalités de fonctionnement dans des situations données.



« Relation toxique » désigne réellement : un effet psychique


Si l’on prend le mot dans ce qu’il décrit le plus justement, il renvoie à un effet.


Dire qu’une relation est toxique, c’est souvent dire :

  • je me sens déstabilisé,

  • je me sens diminué,

  • je me sens en insécurité,

  • je me sens confus dans mes repères,

  • ou encore je me sens psychiquement envahi.


Autrement dit, le terme toxique décrit avant tout une expérience vécue du côté du sujet.

Et cette dimension est importante à entendre, parce qu’elle signale une souffrance réelle ! Mais cette description reste partielle car elle ne dit rien de ce qui produit cet effet.



Une limite majeure : le mot ne décrit pas les mécanismes


C’est probablement ici que la distinction clinique devient essentielle.

Deux situations peuvent produire des effets très proches - anxiété, perte de repères, épuisement psychique - sans relever des mêmes logiques.


Par exemple, on peut retrouver des effets dits “toxiques” dans :

  • des situations de violence psychologique explicite,

  • des dynamiques d’emprise ou de contrôle,

  • des relations fortement asymétriques sur le plan du pouvoir,

  • des répétitions relationnelles inconscientes,

  • des difficultés à poser ou reconnaître des limites psychiques.


Le mot toxique a donc tendance à homogénéiser ces situations très différentes, il décrit le résultat, mais pas la structure.



Trois niveaux qu’il est important de distinguer


Pour gagner en précision, on peut distinguer trois niveaux.


a) Le niveau de la personne


Dans le langage courant, on entend parfois : “c’est une personne toxique”.

Mais en psychologie, on évite en général de réduire un sujet à une qualification globale.

Parce qu’une telle formulation fige quelque chose qui, cliniquement, est toujours mobile : les modes relationnels, les défenses, les contextes.

Cela ne veut pas dire qu’il faut neutraliser les responsabilités individuelles.

Mais cela signifie qu’une personne ne se résume pas à l’effet qu’elle produit dans une relation donnée.


b) Le niveau des comportements


Certains gestes ou attitudes peuvent avoir des effets psychiquement délétères :

  • humilier,

  • contrôler,

  • isoler,

  • invalider systématiquement,

  • instiller la peur ou la confusion,

  • exercer une pression constante.


Ici on est dans l’observable. Et ce niveau est essentiel, notamment en clinique et en travail institutionnel, parce qu’il permet de nommer ce qui se passe concrètement.


c) Le niveau de la relation


Ce troisième niveau est le plus pertinent cliniquement.

Une relation peut devenir délétère non pas uniquement à cause d’un individu ou de comportements isolés, mais à cause d’une dynamique d’ensemble :

  • répétition de scénarios,

  • complémentarité des positions psychiques,

  • escalades réciproques,

  • difficultés à symboliser les conflits,

  • rigidification progressive du lien.


C’est à ce niveau que la notion de “toxique” trouve parfois sa pertinence descriptive la plus juste ; mais c’est aussi à ce niveau qu’elle devient insuffisante si elle est utilisée seule.



Ce que la psychologie et la psychanalyse ajoutent


À partir de là, la question clinique se déplace.

Elle ne se limite plus à constater un effet de souffrance, elle cherche à comprendre :

  • ce qui se répète dans le lien,

  • ce qui rend la sortie difficile,

  • les positions psychiques occupées par chacun,

  • les défenses mobilisées face à l’angoisse ou à la dépendance,

  • les attentes conscientes et inconscientes qui structurent la relation.


Autrement dit, elle passe d’une description à une compréhension des processus. Et cette bascule est fondamentale dans le travail thérapeutique.



Une précision essentielle : comprendre ne veut pas dire excuser


Il est important pour moi de le redire clairemen.

Analyser une dynamique psychique ne revient pas à minimiser des violences.

Certaines situations relèvent de violences psychologiques, d’emprise ou de contrôle, et peuvent avoir des effets profondément destructeurs.

La clinique ne consiste jamais à diluer la responsabilité, mais à comprendre sans réduire.




En conclusion, le mot toxique a une fonction réellement précieuse : il permet de nommer une souffrance, parfois de la rendre visible, parfois même de la reconnaître pour la première fois.

Mais il a aussi une limite importante : il donne souvent l’impression d’avoir expliqué ce qui, en réalité, n’a été que nommé.


Et en thérapie nommer une expérience est souvent une première étape essentielle.

Mais comprendre ce qui la produit… est une tout autre démarche.





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