Mary Ainsworth : celle qui a donné un terrain à la théorie de l'attachement
- il y a 2 jours
- 10 min de lecture

Mary Ainsworth est une figures majeures de la théorie de l’attachement, pourtant son nom reste bien moins connu que celui de John Bowlby. Ses recherches ont profondément transformé notre compréhension des premiers liens entre l’enfant et la personne qui s’occupe de lui.
En observant les bébés et leurs parents dans leur quotidien, puis en élaborant des situations expérimentales permettant d’étudier leurs réactions à la séparation et aux retrouvailles, Ainsworth a donné une dimension empirique à la théorie de l’attachement.
Mais son apport ne se résume pas à la célèbre "Situation étrange" : il a avant tout permis de penser la notion de base de sécurité, la sensibilité du parent aux besoins de l’enfant et la manière dont attachement et exploration s’articulent au cours du développement.
Une psychologue qui s’intéresse très tôt à la sécurité
Mary Dinsmore Salter naît en 1913 dans l’Ohio, puis sa famille s’installe au Canada. Lectrice curieuse et insatiable, c'est durant son adolescence qu’elle découvre un ouvrage du psychologue William McDougall, "Character and the Conduct of Life" : cette lecture est une révélation qui contribue à orienter définitivement son intérêt vers la psychologie.
Intégrant l'université de Toronto à seulement 16 ans, elle rencontre notamment William E. Blatz dont les travaux sur la sécurité vont exercer une influence importante sur sa formation. Pour Blatz le sentiment de sécurité constitue un élément fondamental du développement humain, et cette question va rester présente dans le travail d’Ainsworth. Elle s’intéresse notamment à la manière dont la sécurité ou l’insécurité peuvent influencer l’adaptation et le développement.
Elle obtient son doctorat à Toronto à la fin des années 1930, puis son parcours va cependant prendre un détour inattendu avec la Seconde Guerre mondiale.
De la psychologie à l’observation du comportement humain
En 1942, Mary Ainsworth rejoint le "Canadian Women’s Army Corps" (branche féminine de l'armée canadienne). Elle travaille notamment à la sélection et à l’évaluation du personnel et des recrues, grimpera les échelons jusqu'à atteindre le grade de major.
Cette expérience participe probablement à renforcer ce qui deviendra l’une des caractéristiques essentielles de son travail : son intérêt pour l’observation systématique et pour des méthodes permettant de décrire précisément les comportements.
Après la guerre elle reprend ses activités universitaires. En 1950 elle épouse Leonard Ainsworth, et peu après le couple s’installe à Londres, où Mary Ainsworth rencontre John Bowlby.
Une rencontre décisive avec John Bowlby
À cette époque, John Bowlby travaille à la Tavistock Clinic et développe progressivement ce qui deviendra la théorie de l’attachement. Il s’éloigne alors d'une conception strictement psychanalytique des relations précoces pour s'intéresser notamment à l’éthologie, à la psychologie du développement et aux recherches sur la séparation.
Mary Ainsworth va être profondément influencée par ses travaux, mais il serait réducteur de raconter leur relation comme celle d’un maître et de son élève ! Elle va apporter quelque chose de fondamental à l'intuition de Bowlby : une méthode d’observation extrêmement rigoureuse des interactions précoces. Là où Bowlby développe une théorie générale de l’attachement, Ainsworth va chercher à observer concrètement comment cet attachement se manifeste dans les comportements du jeune enfant.
En Ouganda : observer les liens dans la vie quotidienne
En 1953 le couple Ainsworth part en Ouganda, alors sous administration britannique, où Leonard vient travailler à l’East African Institute of Social Research.
Mary Ainsworth profite de cette expérience pour entreprendre une étude particulièrement originale pour l’époque : avec l’aide d’une collaboratrice locale qui lui sert notamment d’interprète, elle recrute 26 familles vivant dans des villages proches de Kampala et observe les mères et leurs nourrissons dans leur environnement quotidien.
Pendant environ neuf mois elle effectue des visites répétées au domicile des familles, généralement deux heures à la fois. Elle prend des notes extrêmement détaillées sur les interactions entre les bébés, leur mère et les autres personnes présentes : les pleurs, les sourires, les vocalisations, les recherches de proximité, les réactions aux séparations, mais aussi les moments d’exploration et les différentes manières dont les relations évoluent au fil des mois.
Cette recherche est importante parce qu’Ainsworth ne cherche pas à isoler le comportement du bébé de son environnement. Elle l’observe dans le contexte réel de sa vie familiale, et s’intéresse progressivement aux différences entre les dyades mère-enfant.
Elle remarque notamment que certains enfants peuvent s’éloigner de leur mère pour explorer leur environnement, tout en revenant régulièrement vers elle. La mère semble alors constituer un point de sécurité à partir duquel l’enfant peut partir à la découverte du monde.
C’est ce qui conduira Ainsworth à développer la notion de base de sécurité : l’attachement et l’exploration ne sont pas deux phénomènes opposés. Au contraire, la sécurité apportée par une figure d’attachement peut permettre à l’enfant de s’éloigner, d’explorer, puis de revenir vers elle lorsqu’il en ressent le besoin.
Son étude en Ouganda lui permet également d'observer des différences dans les relations mère-enfant et de commencer à s'interroger sur le rôle de la manière dont les adultes répondent aux signaux des nourrissons. Ces premières observations vont nourrir les recherches qu'elle mènera quelques années plus tard à Baltimore.
De l’Ouganda à Baltimore : suivre les relations dans le temps
En 1955, les Ainsworth quittent l’Ouganda et s’installent à Baltimore aux États-Unis. Mary Ainsworth travaille d’abord dans le domaine de l’évaluation clinique et enseigne à l’Université Johns Hopkins. En 1963 elle entreprend une nouvelle étude, cette fois auprès de 26 familles de Baltimore.
Là encore elle choisit de privilégier l’observation des interactions dans leur environnement naturel ; mais ce nouveau dispositif est beaucoup plus systématique qu'à Kampala.
Les familles sont suivies au cours de la première année de vie de leur enfant. Ainsworth et ses collaborateurs effectuent des visites au domicile toutes les trois semaines, durant près de quatre heures. Les observations commencent dès les premiers jours de vie du nourrisson et se poursuivent jusqu’à environ 54 semaines.
Cela représente une quantité considérable de données : les observateurs consignent de manière très détaillée les interactions entre la mère et son bébé, les réactions de l’enfant, les réponses maternelles, les moments de proximité, les séparations quotidiennes, les repas, les pleurs ou encore les activités d’exploration.
Ainsworth ne cherche donc pas simplement à savoir combien de fois un bébé pleure ou combien de fois sa mère le prend dans ses bras. Elle s’intéresse à la manière dont les comportements s'organisent dans leur contexte et, surtout, à la régularité des interactions au fil du temps.
Cette observation longitudinale lui permet de mettre en évidence des différences individuelles dans les relations mère-enfant. C’est à partir de ces observations qu’elle va préciser une notion devenue centrale dans ses travaux : la sensibilité maternelle.
La sensibilité maternelle : répondre aux besoins de l’enfant
Pour Ainsworth, la sensibilité désigne la capacité de la mère à être attentive aux signaux de son bébé, à les percevoir et à les interpréter de manière suffisamment juste, puis à y répondre de façon appropriée et relativement rapide. La notion ne correspond donc pas à une liste de comportements que toutes les « bonnes mères » devraient reproduire, mais concerne plutôt la capacité à s’ajuster au bébé réel, à ce qu’il exprime et à ce dont il semble avoir besoin dans une situation donnée.
Dans son étude de Baltimore, Ainsworth observe que les différences de sensibilité maternelle sont associées aux différences dans la manière dont les enfants organisent leur comportement d’attachement. Les enfants qui utilisent efficacement leur mère comme base de sécurité ont plus souvent des mères décrites comme sensibles dans les observations.
Cette conclusion est importante, mais elle mérite d’être comprise avec nuance ! La sensibilité ne signifie évidemment pas qu’une mère doit comprendre parfaitement son enfant à chaque instant. Un parent peut être fatigué, préoccupé, indisponible pendant un moment ou se tromper dans l’interprétation d’un signal. Ce qui intéresse Ainsworth est davantage la qualité générale et la continuité des interactions que la perfection de chaque réponse. Et c’est justement parce qu’elle dispose de nombreuses observations réalisées sur plusieurs mois qu’elle peut étudier ces relations comme des processus, plutôt que de tirer des conclusions à partir d’un comportement isolé.
De l’observation naturelle à la Situation étrange
Les études menées en Ouganda puis à Baltimore donnent donc à Mary Ainsworth une connaissance extrêmement détaillée des interactions précoces. Mais une question demeure : si l’on veut comparer les comportements d’attachement de différents enfants, peut-on créer une situation suffisamment similaire pour tous ? C’est dans cette perspective qu’Ainsworth et sa collègue Barbara Wittig développent, à la fin des années 1960, une procédure expérimentale devenue célèbre : la Situation étrange (Strange Situation Procedure). Cette procédure ne remplace pas les observations à domicile : elle vient les compléter.
Après avoir étudié pendant des mois ce qui se passe dans la relation quotidienne entre une mère et son bébé, Ainsworth cherche désormais à observer comment l’enfant se comporte lorsqu’il est placé dans une situation relativement standardisée, comprenant notamment des moments de séparation et de retrouvailles avec sa figure d’attachement.
L’objectif n’est pas simplement de voir si l’enfant "pleure quand sa mère part", ce qui intéresse les chercheuses est beaucoup plus précis : comment l’enfant utilise-t-il sa figure d’attachement lorsqu’il est confronté à une situation stressante ? Comment explore-t-il lorsqu’elle est présente ? Que fait-il lorsqu’elle quitte la pièce ? Comment réagit-il lorsqu’elle revient ? Cherche-t-il le contact ? Se laisse-t-il réconforter ? Évite-t-il la proximité ? Résiste-t-il au réconfort ?
La Situation étrange permet ainsi de mettre en évidence différentes organisations du comportement d’attachement. Et c’est précisément la richesse de la démarche d’Ainsworth : elle ne part pas d’une expérience de laboratoire pour expliquer la vie quotidienne. Elle part de l’observation minutieuse de la vie quotidienne, puis construit un dispositif permettant d’étudier certaines de ses observations dans des conditions comparables.
Les trois premiers profils d’attachement décrits par Mary Ainsworth
Les recherches d’Ainsworth mettent initialement en évidence trois grands profils :
L’attachement sécurisé
Dans l’attachement sécurisé, l’enfant utilise sa figure d’attachement comme une base de sécurité.
Il peut explorer son environnement lorsqu’elle est présente, manifeste généralement une réaction à la séparation et recherche sa proximité au moment des retrouvailles. Surtout, il peut être réconforté par elle et retrouver progressivement son intérêt pour l’exploration.
L’attachement évitant
Dans le profil évitant, l’enfant semble manifester moins ouvertement son besoin de proximité.
Lors des retrouvailles, il peut notamment éviter ou minimiser le contact avec la figure d’attachement.
Cela ne signifie pas qu’il n’éprouve aucun stress ou qu’il n’a "pas besoin de son parent. C’est précisément l’une des limites d’une lecture trop littérale de ces comportements : un comportement observable ne permet pas de déduire directement ce que ressent intérieurement un enfant.
L’attachement résistant ou ambivalent
Dans le profil résistant, l’enfant manifeste fortement son besoin de proximité mais peut avoir des difficultés à être apaisé lors des retrouvailles. Il peut rechercher le contact tout en manifestant de la résistance ou de la colère.
Ces comportements ont notamment été mis en relation avec des expériences de réponses parentales moins prévisibles ou moins cohérentes.
Ces trois catégories sont aujourd’hui largement connues sous les termes d’attachement sécurisé, évitant et ambivalent/résistant. Mais il est essentiel de les replacer dans leur contexte scientifique.
Un style d’attachement n’est ni un diagnostic ni une personnalité
La popularisation de la théorie de l’attachement a parfois conduit à transformer ces catégories en sortes d’étiquettes psychologiques. On parle ainsi facilement de personnes "anxieuses", "évitantes" ou "sécurisées" comme s’il s’agissait de traits de personnalité définitifs.
Pourtant ce n’est pas ce que montrent les travaux d’Ainsworth. La Situation étrange observe des comportements dans une situation particulière, à un âge particulier, dans un contexte particulier. Elle ne permet pas de résumer toute la personnalité d’un individu. De même, un style d’attachement n'est pas une condamnation pour l’avenir.
Le développement humain reste dynamique. Les expériences ultérieures, les relations, le contexte social et culturel, le tempérament de l’enfant et les transformations de l’environnement peuvent tous participer à modifier les trajectoires relationnelles. C’est une distinction particulièrement importante aujourd’hui, alors que les notions d’attachement sont largement diffusées sur les réseaux sociaux.
L’attachement désorganisé : une découverte ultérieure
Il existe aujourd’hui une quatrième catégorie souvent présentée comme si elle avait été définie directement par Ainsworth : l’attachement désorganisé. Rendons à César ce qui appartient à César : ce n’est pas le cas. Cette catégorie a été développée plus tard, notamment grâce aux travaux de Mary Main et Judith Solomon. Elle vise à décrire des comportements présentant des caractéristiques contradictoires, désorientées ou difficilement organisables face à la figure d’attachement.
Cette évolution montre d’ailleurs quelque chose d’intéressant dans l’histoire des sciences : les théories ne sont pas des systèmes figés. Les travaux d’Ainsworth ont fourni un cadre extrêmement important, qui a ensuite été discuté, complété et transformé par d’autres chercheurs.
Une recherche qui doit aussi être replacée dans son contexte culturel
Les travaux de Mary Ainsworth ont eu une influence considérable, mais ils ne sont évidemment pas exempts de limites. Une partie importante des recherches fondatrices sur l’attachement, notamment celles utilisant la Situation étrange, s’est développée dans des contextes occidentaux et auprès de populations relativement homogènes. Or les manières de prendre soin des enfants, de favoriser leur autonomie, de vivre la proximité corporelle ou de répondre à leurs manifestations émotionnelles varient selon les cultures et les environnements sociaux.
Un comportement qui semble indiquer une certaine organisation de l’attachement dans un contexte donné ne peut donc pas être interprété indépendamment de son contexte. Les recherches contemporaines sur l’attachement ont largement poursuivi cette réflexion en intégrant davantage la diversité des environnements et des trajectoires développementales.
Ce que Mary Ainsworth a réellement changé
Réduire Mary Ainsworth à la créatrice de la Situation étrange serait finalement passer à côté de l’essentiel, car son apport est beaucoup plus large.
Elle a contribué à faire passer la théorie de l’attachement d’un modèle principalement théorique à un champ de recherche reposant sur l’observation systématique des comportements et des interactions.
Elle a étudié les relations précoces dans leur environnement naturel.
Elle a mis en évidence l’importance de la base de sécurité.
Elle a travaillé sur la sensibilité parentale.
Elle a développé une méthode permettant d’étudier les différences individuelles dans les comportements d’attachement.
Et surtout, elle a montré que l’attachement ne pouvait pas être pensé uniquement comme un besoin de proximité : il est aussi étroitement lié à la capacité de l’enfant à explorer son environnement. Son livre Patterns of Attachment, publié en 1978 avec Mary Blehar, Everett Waters et Sally Wall, constitue l’un des ouvrages majeurs de cette histoire.
Une figure essentielle de la psychologie du développement
Mary Ainsworth poursuit ensuite sa carrière universitaire aux États-Unis, notamment à Johns Hopkins puis à l’Université de Virginie. Elle prend sa retraite de l’enseignement en 1984, tout en continuant à participer à la recherche et à la vie scientifique. Elle décède en 1999, à l’âge de 86 ans.
Son influence dépasse largement le champ de la psychologie du développement. Les recherches sur l’attachement ont nourri depuis des décennies la psychologie clinique, les recherches sur la parentalité, les travaux sur le développement socio-émotionnel et, plus largement, notre manière de penser les relations humaines. De nombreux chercheurs ont ensuite prolongé ou discuté son travail, notamment autour de l’attachement désorganisé, des représentations de l’attachement et de la mentalisation.
Ce que Mary Ainsworth nous laisse
L’histoire de la théorie de l’attachement est souvent racontée à travers John Bowlby, et c’est compréhensible : il en a posé les fondements théoriques. Mais sans Mary Ainsworth, cette théorie n’aurait probablement pas pris la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Elle lui a apporté le terrain, l’observation, la méthode et une attention particulièrement fine aux comportements réels des enfants et de leurs figures d’attachement.
Son parcours rappelle aussi que la psychologie ne s’est pas construite uniquement dans les livres et les théories : elle s’est construite dans l’observation des êtres humains, dans la confrontation des hypothèses au réel et dans la capacité à accepter que les modèles scientifiques puissent évoluer.
C’est peut-être aussi pour cela qu’il est important de continuer à raconter son histoire. Parce que l’histoire de la psychologie, comme beaucoup d’histoires scientifiques, a longtemps davantage retenu les noms des hommes que ceux des femmes qui ont contribué à la construire.
Mary Ainsworth n’est pas une note de bas de page de l’histoire de l’attachement ; elle en est l’une des figures majeures.



