Viktor Frankl et la logothérapie : comment retrouver du sens à sa vie ?
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Certaines souffrances ne semblent pas uniquement liées à un traumatisme ou à un conflit psychique. Elles ressemblent davantage à une perte de direction.
Je pense à cette patiente qui, après avoir quitté un environnement professionnel où elle subissait les humiliations répétées de son supérieur, me confiait : « J'ai l'impression d'avoir perdu des années de ma vie. »
Ce qui la faisait souffrir n'était pas seulement ce qu'elle avait vécu, mais plutôt la difficulté à retrouver un élan, un projet, une direction. Comme si le passé occupait toute la place, et l'avenir avait disparu.
C'est précisément à cet endroit que la pensée de Viktor Frankl peut nous éclairer.
Qui était Viktor Frankl ?
Viktor Frankl (1905-1997) est un psychiatre et neurologue autrichien. Formé dans le contexte intellectuel de la Vienne du début du XXe siècle, il côtoie Sigmund Freud et Alfred Adler avant de développer sa propre approche.
Très tôt il s'intéresse à une question particulière : pourquoi certaines personnes souffrent-elles d'un profond mal-être alors qu'aucune maladie psychiatrique sévère ne semble l'expliquer ?
Il observe chez certains patients un sentiment de vide, une impression de vivre sans véritable direction.
Cette réflexion l'amène progressivement à élaborer une théorie centrée sur la recherche de sens.
En 1942, il est déporté avec sa famille dans les camps de concentration nazis, notamment à Auschwitz. Cette expérience extrême marquera profondément sa pensée.
Parmi les récits qu'il fera plus tard de cette période, l'un est particulièrement marquant : lors de son arrestation, il perd le manuscrit d'un ouvrage sur lequel il travaillait depuis plusieurs années. Malgré les conditions de détention - et pour les supporter - il continue à nourrir le projet de le réécrire s'il survit. Cette anecdote illustre de manière saisissante ce qui deviendra le cœur de sa théorie : le rôle du sens dans la capacité à traverser l'épreuve.
La théorie de Viktor Frankl : la volonté de sens
Pour Freud, l'être humain est largement animé par la recherche du plaisir.
Pour Adler, il est davantage orienté vers la recherche de puissance ou de dépassement de soi.
Viktor Frankl propose une autre perspective.
Selon lui, l'être humain est fondamentalement en quête de sens. Nous avons besoin de sentir que notre existence s'inscrit dans quelque chose qui compte, qui nous dépasse parfois, ou qui donne une direction à notre vie.
Lorsque ce sens disparaît, une souffrance spécifique peut apparaître.
Le vide existentiel selon Viktor Frankl
Frankl appelle cette souffrance le vide existentiel. Il ne s'agit pas nécessairement d'une dépression ou d'un traumatisme. : le vide existentiel correspond davantage à une impression de vivre mécaniquement, sans savoir vers quoi l'on avance.
Certaines personnes décrivent une perte de motivation, une sensation d'errance intérieure, une difficulté à se projeter, ou encore l'impression que plus rien n'a vraiment d'importance.
Ce concept reste particulièrement actuel dans une société où beaucoup de personnes se sentent déconnectées de leurs aspirations profondes.
La logothérapie de Viktor Frankl : une thérapie centrée sur le sens
Pour répondre à cette souffrance il développe la logothérapie.
Le terme vient du grec logos, qui peut être traduit notamment par « sens » : la logothérapie ne cherche pas à imposer un sens à la vie d'une personne, au contraire Viktor Frankl considère que chaque individu est appelé à découvrir un sens qui lui est propre.
Le rôle du thérapeute n'est donc pas de fournir des réponses toutes faites, mais d'accompagner la personne dans cette recherche. Là où certaines approches explorent principalement les causes de la souffrance, la logothérapie introduit une autre question : vers quoi cette personne souhaite-t-elle avancer ?
Les trois chemins vers le sens
Selon Viktor Frankl, plusieurs voies permettent de retrouver du sens :
Créer et agir
Le sens peut émerger à travers ce que nous construisons, réalisons ou transmettons. Un projet, un engagement ou une œuvre peuvent donner une direction à l'existence.
Rencontrer et aimer
Le sens peut également naître de la relation à l'autre, de l'amour, de l'amitié, de l'art ou de la beauté. Certaines expériences nous relient à quelque chose de plus vaste que nous-mêmes.
Faire face à ce qui ne peut être changé
Enfin, lorsque la souffrance est inévitable, Frankl considère que la manière dont nous la traversons peut aussi devenir porteuse de sens. Cette idée est souvent la plus connue, mais aussi la plus discutée.
Viktor Frankl et la psychanalyse : opposition ou complémentarité ?
En effet cette dernière proposition est parfois mal comprise. On pourrait croire que Frankl affirme qu'il suffit de changer son regard pour aller mieux, mais la réalité psychique est plus complexe que cela.
La psychanalyse nous rappelle que nous ne sommes pas totalement maîtres de nous-mêmes. Nos conflits inconscients, nos traumatismes, nos blessures et nos mécanismes de défense influencent profondément notre manière de penser, de ressentir et d'agir.
Ainsi une personne sous emprise ne reste pas dans une relation toxique par simple choix. Une personne déprimée ne manque pas simplement de volonté. Une personne traumatisée ne contrôle pas toujours ses réactions.
La psychanalyse met ainsi en lumière les limites réelles de notre liberté.
Mais la pensée de Frankl apporte un éclairage complémentaire : là où la psychanalyse aide à comprendre ce qui nous a construits, Frankl invite à réfléchir à ce qui nous appelle.
Pas seulement d'où nous venons, mais aussi vers quoi nous souhaitons aller.
Pourquoi la pensée de Viktor Frankl reste actuelle
Comprendre son histoire est essentiel, cela ne suffit pas toujours à retrouver une direction. Et à l'inverse, chercher un sens à sa vie peut être difficile lorsque certaines blessures continuent d'agir dans l'ombre.
C'est pourquoi ces deux approches dialoguent de manière féconde : dans une pratique psychodynamique intégrative comme je la pratique, il est possible d'explorer à la fois les déterminants inconscients de la souffrance et la question du sens que la personne souhaite donner à son existence.
Car si nous ne choisissons pas toujours ce qui nous arrive, nous pouvons encore retrouver, progressivement, une manière singulière d'habiter.



