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Evelyn Hooker : quand la science a remis en question l’homosexualité pathologique

11 oct.
8 min de lecture
Découvrez comment les recherches d’Evelyn Hooker ont contribué à remettre en question la pathologisation de l’homosexualité et à changer l'histoire de la psychologie. Par Cléo Séron, psychanalyste.

En 1957, la psychologue américaine Evelyn Hooker publie une étude qui va devenir l’une des références majeures dans l’histoire de la dépathologisation de l’homosexualité.

Son travail ne suffit évidemment pas, à lui seul, à expliquer le retrait de l’homosexualité du DSM en 1973 : il résulte d’une évolution beaucoup plus large, à la croisée de la recherche scientifique, des transformations de la psychiatrie, des débats professionnels et des mobilisations des personnes homosexuelles.

Mais l’étude de Hooker a mis en avant un biais présent dans les études précédentes : et si l’on comparait des hommes homosexuels qui n’étaient pas des patients psychiatriques avec des hommes hétérosexuels, plutôt que d’étudier l’homosexualité presque exclusivement à travers des personnes déjà considérées comme malades ?

C’est ce changement de regard méthodologique qui fait toute l’importance de son travail.



Une psychologue qui s’intéresse à une question considérée comme allant de soi


Evelyn Hooker naît en 1907 dans le Nebraska et devient psychologue. Elle mène l’essentiel de sa carrière universitaire à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), où elle travaille notamment sur la psychologie de la personnalité.

Au début des années 1950 elle n’a pas pour projet de devenir une spécialiste de l’homosexualité ; c’est notamment sa rencontre avec Sam From, un ancien étudiant de UCLA qui lui fait découvrir plus directement les milieux homosexuels de Los Angeles, qui va l’amener à s’interroger sur les représentations psychiatriques dominantes. Hooker découvre des hommes homosexuels qui ne correspondent pas à l’image du patient "malade" que la littérature clinique de l’époque tendait à produire, et décide de transformer ce constat informel en question scientifique.


En 1953, elle obtient une subvention du National Institute of Mental Health (NIMH) pour étudier des hommes homosexuels qui ne sont ni patients psychiatriques ni détenus. À l’époque, c’est loin d’être évident : l’homosexualité est encore considérée comme une pathologie par la psychiatrie américaine et figure dans les classifications psychiatriques.

Son projet consiste donc, en quelque sorte, à retourner la question : les hommes homosexuels présentent-ils réellement davantage de troubles psychiques que les hommes hétérosexuels, ou bien cette impression vient-elle en partie de la manière dont les chercheurs ont jusqu'alors constitué leurs échantillons ?



Avant Hooker : un problème de sélection des patients


Pour comprendre l’importance de son étude, il faut se replacer dans le contexte scientifique de l’époque. Une grande partie des connaissances psychiatriques sur l’homosexualité provenait de personnes rencontrées dans des contextes cliniques, carcéraux ou institutionnels. Or, si l’on cherche des personnes homosexuelles dans une clinique psychiatrique, on risque naturellement de trouver davantage de personnes présentant une souffrance psychique.


Cela crée un problème classique en recherche : on peut confondre les caractéristiques de la population étudiée avec les raisons pour lesquelles cette population a été sélectionnée.

Plusieurs travaux ultérieurs ont souligné ce biais des anciennes recherches, dont certaines reposaient principalement sur des populations cliniques ou institutionnelles. Cela ne signifie pas que toutes les observations cliniques antérieures étaient "fausses", mais juste qu’elles ne permettaient pas de conclure que l’homosexualité elle-même était la cause des difficultés observées.

Hooker va donc chercher des hommes homosexuels non patients, vivant dans la communauté : c’est là sa différence considérable.



L’étude de 1957 : 30 hommes homosexuels et 30 hommes hétérosexuels


Dans son étude, Hooker compare deux groupes : 30 hommes homosexuels et 30 hommes hétérosexuels. Les participants sont appariés notamment selon leur âge, leur niveau d’éducation et leur quotient intellectuel. Aucun des hommes n’est alors en psychothérapie.


Les participants passent trois épreuves projectives :

  • le test de Rorschach ;

  • le Thematic Apperception Test (TAT) ;

  • le Make-A-Picture-Story Test (MAPS).


L’objectif n’est pas de déterminer leur orientation sexuelle, mais d’évaluer leur fonctionnement psychologique et leur adaptation.

Les protocoles sont ensuite examinés par des spécialistes qui ne connaissent pas l’orientation sexuelle des participants. Cette dimension en aveugle est particulièrement intéressante : les évaluateurs ne savent pas quels protocoles appartiennent aux hommes homosexuels et lesquels appartiennent aux hommes hétérosexuels.



Et les résultats ?


C’est là que l’étude devient historique : les évaluateurs ne trouvent pas de différence significative entre les deux groupes concernant leur adaptation psychologique globale. Dans le cas du Rorschach, les experts ne parviennent notamment pas à identifier l’orientation sexuelle des participants mieux que ne le permettrait le hasard.

Autrement dit, les hommes homosexuels de l’échantillon ne présentent pas le profil psychopathologique que les théories psychiatriques dominantes de l’époque auraient laissé attendre.

L’APA résume aujourd’hui ainsi les résultats : les deux groupes ne différaient pas significativement dans leurs évaluations d’adaptation, et les experts du Rorschach ne parvenaient pas à distinguer les participants homosexuels des participants hétérosexuels au-delà du hasard.


Il faut toutefois être précis : Hooker n’a pas démontré que tous les hommes homosexuels étaient psychologiquement identiques à tous les hommes hétérosexuels. Son échantillon est petit et exclusivement masculin ; les tests projectifs utilisés à l’époque ont par ailleurs leurs propres limites méthodologiques.

Ce que son étude permet de montrer est plus précis : dans cet échantillon d’hommes homosexuels non patients, l’orientation sexuelle ne permettait pas de prédire une moins bonne adaptation psychologique. Ce qui est déjà considérable.



Une conclusion prudente pour l’époque


Hooker conclut que l’homosexualité, considérée isolément, ne constitue pas une entité clinique permettant d’expliquer une mauvaise adaptation psychologique. C’est une conclusion extrêmement importante dans le contexte des années 1950, parce qu’elle remet en cause une hypothèse qui était alors largement considérée comme allant de soi : celle selon laquelle l’homosexualité serait nécessairement associée à une psychopathologie.


Elle ne dit pas que les personnes homosexuelles ne peuvent jamais souffrir psychiquement, et cette distinction reste importante à rappeler aujourd'hui encore. Une personne homosexuelle peut évidemment souffrir de dépression, d’anxiété, de traumatismes, de difficultés relationnelles, de TOC ou de toute autre difficulté psychique.

Mais le fait d’être homosexuel ne constitue pas, en lui-même, l’explication psychopathologique de cette souffrance. Cette distinction entre orientation sexuelle et psychopathologie deviendra progressivement centrale dans l’évolution des classifications psychiatriques.



Une étude isolée ? Non.


Il serait cependant historiquement incorrect de raconter l’histoire comme si Evelyn Hooker avait, seule, "prouvé" l’innocuité de l’homosexualité et entraîné directement la décision de 1973, car son travail intervient dans un mouvement scientifique déjà plus large.

Avant elle, les recherches de Alfred Kinsey sur les comportements sexuels américains avaient notamment contribué à montrer que les expériences et attirances homosexuelles étaient beaucoup plus fréquentes qu’on ne le supposait. Les travaux anthropologiques de Clellan Ford et Frank Beach avaient également documenté la diversité des comportements sexuels selon les cultures. D’autres chercheurs vont ensuite poursuivre les recherches sur la santé psychique et l’homosexualité.


Mais Hooker occupe une place particulière parce qu’elle s’attaque directement à l’un des présupposés centraux de la psychiatrie de son époque : si l’homosexualité est une maladie, les personnes homosexuelles devraient présenter davantage de signes de psychopathologie.

Son étude ne retrouve pas cette différence, et des recherches ultérieures viendront renforcer progressivement cette conclusion.



Hooker ne travaille pas dans le vide : la société américaine évolue aussi


Il faut également éviter une autre simplification : celle qui présenterait la dépathologisation comme une victoire purement scientifique : recherche scientifique et transformations sociales avancent ensemble.

Dans les années 1950 et 1960, des organisations comme la Mattachine Society ou les Daughters of Bilitis contestent déjà la criminalisation, la discrimination et la conception de l’homosexualité comme maladie. Des chercheurs et professionnels commencent eux aussi à remettre en question le modèle pathologique.


Hooker se situe donc à l’intersection de plusieurs évolutions : la recherche empirique, les transformations des représentations sociales et les mobilisations des personnes homosexuelles.

Elle ne restera d'ailleurs pas une chercheuse distante de ces questions ; au fil des années elle deviendra également une alliée importante du mouvement homosexuel et participera à différents travaux et instances consacrés à l’étude de l’homosexualité. En 1967, elle sera notamment nommée à la tête d’un groupe de travail de l’American Psychiatric Association (APA) consacré à la recherche sur l’homosexualité.

Il serait donc plus juste de dire qu’elle n’était pas militante homosexuelle elle-même au début de ses recherches, plutôt que de la présenter comme une chercheuse totalement extérieure à ces enjeux jusqu’à la fin de sa carrière. Son engagement en faveur d’une meilleure compréhension scientifique de l’homosexualité est devenu une part importante de son héritage.



1973 : l’homosexualité sort du DSM


En 1973, l’APA prend une décision historique : elle retire l’homosexualité du DSM-II. Là encore, l’histoire est plus complexe qu’une relation de cause à effet directe.

Les travaux de Hooker ont contribué à faire évoluer les connaissances scientifiques, mais la décision de 1973 résulte également d’autres recherches, de débats au sein de la psychiatrie, de l’évolution des conceptions du diagnostic et de la mobilisation des personnes homosexuelles et de professionnels gays et alliés.

Un épisode devenu emblématique est notamment l’intervention, en 1972, du psychiatre John E. Fryer devant l’APA où il témoigne anonymement, sous le nom de "Dr Henry Anonymous", de la situation des psychiatres homosexuels.


En décembre 1973, le conseil d’administration de l’APA vote le retrait de l’homosexualité du DSM. La décision sera ensuite soumise à un vote des membres de l'association, à la suite de contestations internes, et confirmée par 58 % des votants.

Il faut également préciser que 1973 ne marque pas la disparition instantanée de toute référence à l'homosexualité dans les classifications psychiatriques ; le DSM-III introduira ensuite la catégorie d’ "homosexualité égodystonique", qui fera elle-même l’objet de débats et sera finalement supprimée en 1987.

La dépathologisation est donc un processus, non un événement unique.



Ce que Hooker a réellement changé


L’apport d’Evelyn Hooker peut finalement être résumé en cette question de départ, très simple : et si nous arrêtions d’étudier uniquement les homosexuels qui consultent parce qu’ils vont mal, pour regarder aussi ceux qui vont bien ? Cette question paraît évidente aujourd’hui, mais elle ne l’était absolument pas dans les années 1950.

Son travail contribue ainsi à déplacer le regard vers l'existence ou non d'une "pathologie homosexuelle".



Ce que nous savons aujourd’hui


Depuis les travaux pionniers de Hooker, la recherche s’est considérablement développée, et l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale par les principales classifications psychiatriques internationales.

L’APA rappelle que les recherches de Hooker ont contribué à remettre en cause l’idée selon laquelle les personnes homosexuelles seraient intrinsèquement moins équilibrées psychiquement que les personnes hétérosexuelles.


Cela ne signifie pas que les personnes homosexuelles ne rencontrent aucune difficulté psychologique, au contraire : de nombreuses recherches montrent des différences de santé mentale entre populations hétérosexuelles et populations lesbiennes, gays et bisexuelles sur certains indicateurs.

Mais ces différences sont aujourd’hui étudiées notamment à travers les effets de la stigmatisation, de la discrimination, du rejet et de l’homophobie. C’est ce déplacement qui est essentiel : on ne demande plus "quelle pathologie produit l’homosexualité ?", mais quels effets psychologiques produit le fait de vivre dans un environnement où son orientation sexuelle peut être stigmatisée ?



Pourquoi Evelyn Hooker reste importante


Plus de soixante ans après sa publication, l’étude de 1957 n’est évidemment plus suffisante, à elle seule, pour constituer l’état actuel des connaissances. Son échantillon est limité, les participants sont exclusivement des hommes, les outils psychométriques utilisés appartiennent à une autre époque... Mais son importance historique demeure considérable.


Hooker a contribué à montrer qu'une conclusion scientifique pouvait être profondément différente lorsque l'on changeait la manière de constituer les populations étudiées. Elle a aussi montré quelque chose de plus général, qui dépasse largement la question de l’homosexualité : une catégorie considérée comme pathologique ne devient pas une vérité scientifique simplement parce qu’elle est utilisée depuis longtemps par une institution médicale. Elle doit pouvoir être confrontée aux données.




Pour aller plus loin


  • Hooker (1957) - "The Adjustment of the Male Overt Homosexual". Journal of Projective Techniques.

    L’étude originale qui compare 30 hommes homosexuels et 30 hommes hétérosexuels sur différents tests projectifs.


  • American Psychological Association - "Being Gay Is Just as Healthy as Being Straight".

    Une synthèse historique consacrée aux travaux de Hooker et à leur influence sur la psychologie américaine.


  • Milar (2011) - "The myth buster". Monitor on Psychology.

    Un portrait historique d’Evelyn Hooker, de son parcours, de ses recherches et du contexte dans lequel elle les a menées.


  • Drescher (2015) - "Out of DSM: Depathologizing Homosexuality". Behavioral Sciences.

    Une excellente synthèse historique du processus ayant conduit au retrait de l’homosexualité du DSM et des débats psychiatriques qui l’ont entouré.


  • National Academies - "The Health of Lesbian, Gay, Bisexual, and Transgender People".

    Pour replacer les travaux de Hooker dans l’évolution plus large des recherches sur santé mentale, stigmatisation et orientation sexuelle.



En quelques mots


Evelyn Hooker n’a pas, à elle seule, "dépathologisé l’homosexualité". Elle a fait quelque chose de plus précis et, scientifiquement, de très important : elle a contribué à mettre à l’épreuve une croyance psychiatrique dominante en étudiant des hommes homosexuels qui n’étaient pas des patients ; et ses résultats n’ont pas confirmé ce que l’on attendait.

C’est cette confrontation entre une hypothèse, une méthode et des données, qui fait de son travail une étape majeure de l’histoire de la psychologie et de la dépathologisation de l’homosexualité.

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