Jung et Freud : une rupture fondatrice. Pourquoi et comment Jung s'est détaché de la psychanalyse freudienne

Lorsque l'on évoque Carl Gustav Jung, son nom est presque toujours associé à celui de Sigmund Freud. On les présente comme deux figures complémentaires de la naissance de la psychanalyse, souvent comme le maître et son élève, parfois encore comme deux hommes dont la rivalité aurait simplement fini par provoquer la rupture. Ce n'est pas faux, mais la réalité est beaucoup plus intéressante !
Freud et Jung ont d'abord entretenu une relation intellectuelle et affective particulièrement intense. Freud voyait en Jung un héritier possible pour la psychanalyse et investissait beaucoup dans leur relation. Jung, de son côté, admirait profondément Freud tout en cherchant progressivement à s'en dégager.
Leur séparation ne résulte donc ni d'une simple querelle personnelle, ni d'un désaccord ponctuel : elle correspond à une véritable divergence dans leur manière de concevoir le psychisme humain, ses forces, son inconscient et finalement le sens même de la démarche analytique.
Jung ne va pas simplement "quitter Freud", il va construire, à partir de la psychanalyse mais en s'en éloignant profondément, son propre courant : la psychologie analytique.
Freud et Jung : la rencontre de deux générations de psychanalystes
Lorsque Freud et Jung se rencontrent à Vienne en 1907, Jung est déjà un psychiatre reconnu. Il travaille à l'hôpital du Burghölzli à Zurich, sous la direction d'Eugen Bleuler, et s'est notamment intéressé aux associations verbales et aux phénomènes observés dans les psychoses. Il est donc loin d'être un jeune étudiant découvrant Freud : il possède déjà une position importante dans le monde psychiatrique universitaire.
La rencontre est néanmoins décisive. Freud et Jung passent de très longues heures à discuter ; leur relation devient rapidement très intense et leur correspondance particulièrement abondante. Freud voit en Jung un intellectuel brillant, capable de contribuer à la diffusion de la psychanalyse au-delà de son cercle viennois.
Le choix de Jung a également une dimension stratégique. La psychanalyse est encore marginale et Freud se heurte à un antisémitisme important. Lui-même est juif et le mouvement psychanalytique est alors fortement identifié à son fondateur et à son entourage viennois, dont plusieurs membres sont également juifs. Jung, au contraire, est suisse, protestant et psychiatre dans une institution universitaire prestigieuse : sa présence contribue à donner à la psychanalyse une légitimité scientifique et internationale.
Freud lui confie donc rapidement des responsabilités importantes, Jung devient notamment le premier président de l'Association psychanalytique internationale en 1910.
Freud espère manifestement beaucoup de cette relation : il voit en Jung non seulement un collaborateur, mais aussi une figure susceptible d'assurer la continuité du mouvement psychanalytique.
Une relation profondément investie
Il serait toutefois réducteur de présenter leur relation comme celle d'un simple maître et d'un disciple. La correspondance entre les deux hommes montre une relation extrêmement investie, avec de l'admiration, de l'affection, mais aussi des attentes et des tensions.
Freud emploie notamment à propos de Jung des termes évoquant une relation de filiation. Il voit en lui une sorte de « fils aîné » et souhaite qu'il poursuive son œuvre.
Cette dimension est importante pour comprendre la violence de la rupture. Freud attend de ses proches collaborateurs une certaine fidélité à la psychanalyse telle qu'il la conçoit.
Jung, quant à lui, devient progressivement de moins en moins disposé à occuper la place d'héritier que Freud lui propose. Il ne veut pas seulement prolonger Freud, mais surtout penser par lui-même.
Et c'est précisément là que les divergences théoriques vont devenir de plus en plus difficiles à contenir.
La libido : un premier désaccord fondamental
L'une des divergences les plus importantes concerne la notion de libido. Chez Freud elle désigne l'énergie des pulsions sexuelles. Cette conception évoluera au cours de son œuvre, notamment avec la distinction entre pulsions de vie et pulsions de mort, mais la sexualité occupe une place fondamentale dans sa théorie du fonctionnement psychique.
Pour Jung cette conception est trop étroite; et il propose progressivement de considérer la libido comme une énergie psychique beaucoup plus générale. Elle peut se manifester dans la sexualité, mais aussi dans la créativité, les aspirations intellectuelles, la recherche de sens, les productions symboliques ou encore les expériences religieuses.
Ce déplacement n'est pas une simple modification de vocabulaire, il transforme profondément la manière de comprendre les symptômes et les conflits psychiques.
Pour Freud, les phénomènes psychiques doivent notamment être rapportés aux conflits pulsionnels, aux désirs et aux défenses.
Jung souhaite pouvoir rendre compte d'une dimension plus large de l'existence humaine, notamment de ce qui pousse un individu à créer, à chercher un sens à son existence ou à transformer son rapport à lui-même. Son désaccord avec Freud porte donc aussi sur une question fondamentale : jusqu'où peut-on étendre la psychanalyse sans perdre ce qui faisait sa spécificité ?
La sexualité infantile et le complexe d'Œdipe
La divergence autour de la libido rejoint une autre question majeure : celle de la place accordée à la sexualité infantile.
Pour Freud, la sexualité infantile constitue une dimension fondamentale du développement psychique. Les conflits infantiles, notamment ceux organisés autour du complexe d'Œdipe, jouent un rôle essentiel dans la constitution du sujet et dans la formation des symptômes.
Jung ne nie pas l'existence de la sexualité ni son importance, mais il refuse d'en faire l'explication centrale de l'ensemble de la vie psychique. Il accorde progressivement davantage de place aux dimensions symboliques, culturelles et spirituelles de l'expérience humaine.
Ce déplacement modifie également la conception du symptôme : chez Jung le symptôme peut certes être lié à un conflit ou à une histoire personnelle, mais il peut aussi être envisagé comme l'expression d'une transformation psychique en cours.
Le psychisme ne regarde donc pas uniquement vers son passé, il peut aussi être orienté vers ce qu'il cherche à devenir, et cette idée deviendra centrale dans la notion jungienne d'individuation.
Deux conceptions différentes de l'inconscient
C'est probablement ici que la distance entre Freud et Jung devient la plus spectaculaire. Pour Freud, l'inconscient est d'abord constitué par des représentations, désirs et affects qui ont été refoulés ou qui échappent à la conscience. Il est profondément lié à l'histoire singulière du sujet.
Jung conserve cette conception d'un inconscient personnel, mais il propose d'aller plus loin en distinguant ce qu'il appelle l'inconscient personnel d'un inconscient collectif.
L'inconscient collectif ne serait pas constitué par les expériences individuelles du sujet. Il correspondrait à une dimension plus profonde et universelle du psychisme, organisée autour de formes fondamentales qu'il nomme les archétypes.
C'est à partir de là que Jung va accorder une place considérable aux mythes, aux religions, aux contes, aux rêves et aux symboles. Une image ou un récit ne serait plus seulement à rapporter à l'histoire personnelle d'un individu, et pourrait également exprimer des structures psychiques beaucoup plus générales.
Cette conception constitue l'un des points de rupture les plus nets avec Freud.
Du rêve freudien au symbole jungien
Les deux hommes accordent une importance considérable aux rêves, mais ils ne leur donnent pas exactement la même fonction. Chez Freud, le rêve est notamment une voie privilégiée vers l'inconscient. Il permet de rencontrer des désirs et des conflits qui ont été déformés par les mécanismes de censure et de condensation.
Jung conserve l'idée que le rêve révèle quelque chose de l'inconscient, mais il refuse de le réduire à l'accomplissement déguisé d'un désir refoulé. Le rêve peut également avoir, selon lui, une fonction prospective : il peut exprimer quelque chose que le sujet n'a pas encore consciemment élaboré et participer ainsi à une réorganisation de son rapport à lui-même.
C'est ici que le symbole prend une importance particulière. Pour Jung, le symbole n'est pas simplement un déguisement qu'il faudrait traduire pour retrouver une signification cachée. Il peut porter plusieurs niveaux de sens et ouvrir sur quelque chose qui ne peut pas être entièrement réduit à une interprétation unique.
La place de la religion et du spirituel
La question religieuse constitue une autre différence importante entre les deux hommes. Freud porte sur la religion un regard profondément critique. Dans L'Avenir d'une illusion, il l'analyse notamment comme une construction destinée à répondre à la détresse humaine et au besoin de protection face à un monde difficile à maîtriser.
Jung, lui, ne considère pas la religion uniquement comme une illusion dont il faudrait se débarrasser. Il s'intéresse à l'expérience religieuse comme phénomène psychique et considère les mythes, les rites et les représentations religieuses comme des expressions importantes de l'inconscient.
Cela ne signifie pas nécessairement que Jung cherche à démontrer scientifiquement l'existence de Dieu ou à transformer la psychologie en religion : mais il considère que l'expérience spirituelle possède une réalité psychologique qu'une théorie du psychisme ne peut pas simplement écarter.
C'est l'une des raisons pour lesquelles son œuvre s'ouvre progressivement à des domaines très éloignés de la psychanalyse freudienne : mythologie comparée, religions, alchimie, philosophie et traditions symboliques.
Une rupture qui ne se résume pas à une querelle d'ego
On raconte parfois la séparation entre Freud et Jung comme une sorte de conflit entre un père autoritaire et un fils qui veut prendre son indépendance.
Cette lecture n'est pas entièrement fausse : la dimension de filiation est bien présente dans leur relation. Mais elle devient insuffisante si elle conduit à oublier les divergences théoriques réelles.
Jung ne quitte pas Freud simplement parce qu'il ne supporte plus son autorité ; les deux hommes ne sont progressivement plus d'accord sur ce que doit être la théorie psychanalytique elle-même.
La libido, la sexualité infantile, le complexe d'Œdipe, la nature de l'inconscient, le statut du symbole, la religion et la finalité du travail analytique deviennent autant de points de divergence.
Le conflit personnel accompagne donc le conflit théorique, mais il ne le remplace pas.
1913 : la séparation
En 1913, leur relation se détériore définitivement, les échanges deviennent de plus en plus difficiles, et leur correspondance s'interrompt.
Jung traverse alors une période de bouleversement intérieur considérable. Il rapporte des rêves, des visions et des expériences psychiques particulièrement intenses et entreprend de les explorer dans un travail d'introspection qui marquera profondément la suite de son œuvre.
Cette période donnera notamment naissance au matériau qui sera rassemblé beaucoup plus tard dans le Livre Rouge.
Il est tentant de raconter cette période comme une sorte de « naissance » immédiate de Jung. La réalité est évidemment plus progressive, ses concepts vont continuer à se construire pendant de nombreuses années. Mais cette crise constitue indéniablement un moment fondateur dans l'élaboration de sa pensée.
Jung ne rejette pas Freud : il construit autre chose
Il serait donc trompeur de présenter Jung comme quelqu'un qui aurait simplement abandonné la psychanalyse parce qu'il n'y croyait plus. Jung reste profondément marqué par Freud, il conserve l'idée que le psychisme ne se réduit pas à la conscience, l'importance de l'exploration de l'inconscient et l'intérêt des rêves, des productions symboliques et de la relation thérapeutique.
Mais il donne à ces éléments une organisation théorique différente.
À partir de 1913, il s'éloigne progressivement du vocabulaire freudien et développe ce qu'il appellera la psychologie analytique. Cette distinction est importante, car la psychologie analytique n'est pas simplement une autre manière de pratiquer la psychanalyse freudienne : elle constitue un courant théorique autonome, avec ses propres concepts et sa propre conception de la transformation psychique.
L'individuation : une autre manière de penser la transformation
L'un des concepts les plus caractéristiques de Jung est celui d'individuation. L'objectif du travail psychique n'est pas uniquement de rendre conscient ce qui était inconscient ou de résoudre certains conflits infantiles.
Il s'agit également, pour Jung, de devenir progressivement soi-même en intégrant différentes dimensions de sa personnalité, y compris celles qui ont été rejetées ou ignorées par la conscience. C'est notamment dans cette perspective qu'il développera les notions d'Ombre, de Persona, d'Anima et d'Animus.
Le travail analytique prend alors une dimension de transformation et d'intégration. Le passé reste important, mais il n'est plus le seul horizon du travail psychique. Le sujet est également envisagé dans son devenir.
Alors, qu'est-ce que Jung a réellement apporté ?
L'influence de Jung dépasse largement les frontières de la psychologie. Son travail a contribué à diffuser une conception du psychisme attentive :
aux rêves et à leur dimension symbolique ;
aux mythes et aux récits culturels ;
aux expériences religieuses et spirituelles ;
aux processus de transformation personnelle ;
aux différentes dimensions de la personnalité ;
aux rapports entre individu et culture.
Il a également développé une typologie psychologique devenue très influente, notamment autour des notions d'introversion et d'extraversion, même si les usages contemporains qui en sont faits ne correspondent pas toujours précisément à sa théorie.
Son influence s'est étendue à la psychologie, à la littérature, aux arts, à l'anthropologie, à la philosophie et, plus tard, à de nombreuses pratiques de développement personnel. Cette influence ne signifie cependant pas que toutes ses hypothèses soient aujourd'hui considérées comme scientifiquement établies.
L'inconscient collectif et les archétypes, notamment, appartiennent à un modèle théorique spécifique et ne doivent pas être présentés comme des découvertes scientifiques démontrées au même titre que des connaissances issues de la recherche expérimentale contemporaine.
Freud contre Jung ? Une opposition peut-être trop simple
Avec le recul, il serait tentant de les opposer systématiquement : Freud serait le penseur du passé, Jung celui de l'avenir ; Freud serait le penseur de la sexualité, Jung celui du spirituel ; Freud serait scientifique, Jung mystique.
Mais ces oppositions sont trop caricaturales.
Freud lui-même a considérablement fait évoluer sa théorie au cours de sa vie et ne peut pas être réduit à une théorie simpliste de la sexualité. Jung, de son côté, ne renonce pas à toute ambition scientifique : il cherche lui aussi à construire une théorie générale du fonctionnement psychique, même si ses concepts et ses méthodes s'éloignent progressivement des critères de scientificité auxquels se réfère aujourd'hui la psychologie expérimentale.
Il est donc plus juste de parler de deux conceptions différentes du psychisme, issues d'une même histoire mais ayant progressivement emprunté des chemins distincts.
Jung, Freud : une rupture fondatrice
La rupture entre Freud et Jung constitue finalement l'un des grands moments de diversification de la pensée psychodynamique. La psychanalyse n'a jamais constitué un ensemble parfaitement homogène : dès ses premières décennies, elle est traversée par des désaccords, des controverses et des séparations. Certains de ces conflits ont été destructeurs. D'autres ont permis l'émergence de nouvelles théories.
Jung est l'un des exemples les plus importants de cette bifurcation. Il n'est ni simplement un "élève de Freud" qui aurait mal tourné, ni un "Freud alternatif" qui aurait découvert une vérité que son maître refusait de voir. Il est devenu le fondateur d'un autre courant, profondément marqué par Freud mais irréductible à la pensée freudienne.
Et c'est pour moi ce qui rend leur histoire si intéressante sur le plan clinique : une filiation intellectuelle peut être profondément structurante sans devoir être éternelle. Pour penser par soi-même, il faut parfois pouvoir se séparer de celui qui nous a appris à penser.
Sans Freud, Jung n'aurait probablement pas été Jung. Mais sans la rupture avec Freud, il n'aurait probablement pas pu le devenir.



