Théorie de l’attachement : pourquoi autant de termes ?

Attachement sécure, sécurisé, évitant, insécure-évitant, ambivalent, résistant, anxieux, préoccupé, désorganisé, désorienté…
Lorsqu’on commence à s’intéresser à la théorie de l’attachement, on peut rapidement avoir l’impression qu’il existe une multitude de termes pour parler des mêmes choses ; et cette impression n’est pas complètement fausse !
Au fil des décennies, plusieurs chercheurs ont développé différents modèles de l’attachement, auprès de populations différentes et avec des méthodes différentes. Certains termes ont changé, d’autres se sont ajoutés, et certaines traductions françaises ont encore contribué à multiplier les formulations.
Alors, comment s’y retrouver ? Plutôt que de reprendre toute l’histoire de la théorie de l’attachement, je vous propose ici de suivre l’histoire de son vocabulaire.
Les premiers termes : Ainsworth et les trois profils de la Situation étrange
Dans les recherches de Mary Ainsworth, notamment celles présentées avec ses collègues dans "Patterns of Attachment" en 1978, la Situation étrange permet d’identifier trois grands profils d’attachement chez le jeune enfant :
secure ;
avoidant ;
resistant.
Lorsque l'étude a été publiée en français, on rencontre alors à l'époque les traductions suivantes : sécure ou sécurisé, évitant, et résistant.
Le terme "insécure", que l’on rencontre très fréquemment aujourd’hui, n’est donc pas à l’origine une quatrième catégorie mais sert plutôt à regrouper les formes qui ne sont pas classées comme sécures.
Quant au profil résistant, aujourd'hui il est généralement appelé "ambivalent" dans la littérature française - on peut également rencontrer les formulations "résistant/ambivalent" ou "anxieux-résistant". Ces différentes appellations renvoient à l’origine au même "profil C" décrit par Ainsworth : l’enfant recherche la proximité avec sa figure d’attachement, tout en pouvant manifester une résistance au contact ou avoir du mal à être apaisé par son retour.
La traduction par le terme "ambivalent" s'est finalement imposée, car elle permet notamment de mettre en évidence cette coexistence de comportements qui peuvent sembler contradictoires ; il ne faut donc pas nécessairement comprendre "résistant" et "ambivalent" comme deux styles d'attachement différents.
1987 : l’attachement entre dans l’étude des relations amoureuses
Le vocabulaire continue ensuite à se diversifier lorsque Cindy Hazan et Phillip Shaver, en 1987, appliquent les recherches sur l’attachement aux relations amoureuses adultes. Ils proposent trois catégories : secure, avoidant et anxious-ambivalent.
On retrouve donc les termes sécure, évitant et, pour la première fois dans ce contexte, anxieux-ambivalent. Cette précision est importante : "anxieux" n’est pas simplement devenu la nouvelle traduction de "ambivalent".
Hazan et Shaver s’inspirent très officiellement des catégories de l’attachement infantile, mais souhaitent construire un modèle adapté aux relations amoureuses adultes : le terme "anxieux-ambivalent" appartient donc à ce nouveau contexte théorique.
C’est l’une des raisons pour lesquelles on peut aujourd’hui rencontrer "ambivalent" dans certains textes consacrés aux enfants et "anxieux" dans des travaux consacrés à l’attachement adulte, sans que ces termes soient pour autant parfaitement interchangeables.
1991 : Bartholomew et Horowitz ajoutent deux catégories
Quelques années plus tard, Kim Bartholomew et Leonard Horowitz proposent un autre modèle de l’attachement adulte. Cette fois, il comporte quatre catégories :
secure : sécure
preoccupied : préoccupé
dismissing : détaché, ou évitant-détaché selon les traductions
fearful : craintif
Pourquoi quatre catégories alors que Hazan et Shaver en proposaient trois ? Parce que Bartholomew et Horowitz construisent leur modèle autour de deux représentations fondamentales : celle de soi et cele des autres.
Cette organisation permet notamment de distinguer deux formes d’évitement : une forme dite dismissing (évitement détaché) et une forme dite fearful (évitement craintif).
Le terme "préoccupé" apparaît également ici comme une nouvelle appellation importante dans la littérature sur l’attachement adulte. Il peut être rapproché de l’attachement anxieux-ambivalent décrit par Hazan et Shaver, mais les deux termes ne doivent pas être considérés comme de simples synonymes : ils appartiennent là aussi à des modèles différents.
De nouvelles catégories… puis des dimensions
À partir des années 1990 une évolution devient particulièrement importante : certains chercheurs commencent à décrire l’attachement adulte non plus principalement en termes de catégories, mais à partir de dimensions continues.
En 1998 Kelly Brennan, Catherine Clark et Phillip Shaver publient une analyse de différentes mesures de l’attachement adulte. Leur travail met notamment en évidence deux grandes dimensions : l’anxiété d’attachement et l’évitement de l’attachement.
Cette approche change quelque peu notre manière de parler de l’attachement : au lieu de se demander uniquement dans quelle catégorie une personne entre, on peut alors considérer qu’elle se situe à différents niveaux sur chacune de ces deux dimensions.
Une personne peut ainsi présenter davantage ou moins d’anxiété d’attachement, et davantage ou moins d’évitement, sans que cela nécessite de la faire entrer dans une case unique.
C’est notamment pour cette raison que le terme "anxieux" est aujourd’hui très présent dans les discussions sur l’attachement adulte : il peut désigner une dimension, et non nécessairement un "style anxieux" au sens d’une catégorie précise.
Et le fameux attachement « désorganisé » ?
Il s’agit d’une autre étape de cette histoire terminologique.
Les trois catégories décrites par Ainsworth ne permettaient pas de rendre compte de tous les comportements observés chez les enfants dans la Situation étrange ; certains enfants présentaient notamment des comportements désorientés, interrompus ou contradictoires qui ne correspondaient pas clairement aux catégories A, B ou C.
Dans leurs travaux publiés en 1990, Mary Main et Judith Solomon proposent donc une nouvelle classification : disorganized/disoriented, généralement traduite en français par "désorganisé-désorienté", ou simplement "désorganisé".
Là encore, il est utile de savoir qui utilise le terme. Le "désorganisé" n’est pas une quatrième catégorie créée par Ainsworth elle-même, il s’agit d’une classification développée ultérieurement par Main et Solomon à partir d’observations d’enfants dont les comportements d’attachement ne correspondaient pas suffisamment aux trois catégories initiales.
Alors pourquoi parle-t-on parfois de "sécurisé", parfois de "sécure" ?
Il existe aussi une réponse beaucoup plus simple : celle de la traduction. Le terme anglais secure est traduit en français tantôt par sécure, tantôt par sécurisé et dans de nombreux contextes, ces deux termes renvoient donc au même concept général.
La situation est différente pour des termes comme évitant, détaché, préoccupé ou craintif, qui peuvent appartenir à des modèles ou à des traditions de recherche différents.
C’est pourquoi chercher uniquement à établir un dictionnaire de synonymes peut parfois être trompeur : il faut aussi regarder le modèle dans lequel le terme est utilisé.
Un même mot peut aussi changer de sens
C’est probablement l’un des points les plus importants à garder en tête : un même mot n'aura pas nécessairement le même sens selon son contexte théorique.
Ainsi par exemple le mot "anxieux" par peut désigner une partie de l’expression "anxieux-ambivalent" chez Hazan et Shaver ; la dimension d’anxiété d’attachement dans les modèles dimensionnels de l’attachement adulte ; ou être utilisé de manière plus générale dans des contenus de vulgarisation.
Ces usages ont une histoire commune, mais ils ne désignent pas nécessairement exactement la même chose.
De la même manière, "évitant" et "détaché" peuvent parfois être rapprochés, mais le terme dismissing de Bartholomew et Horowitz appartient à un modèle précis. Le contexte théorique compte donc autant que le mot lui-même... et il est parfois difficile de s'y retrouver.
Petit repère chronologique
Pour s’y retrouver plus facilement :
Mary Ainsworth et ses collègues, 1978 → sécure, évitant, résistant → attachement infantile, Situation étrange.
Cindy Hazan et Phillip Shaver, 1987 → sécure, évitant, anxieux-ambivalent → relations amoureuses adultes.
Kim Bartholomew et Leonard Horowitz, 1991 → sécure, préoccupé, détaché, craintif → modèle adulte à quatre catégories.
Mary Main et Judith Solomon, 1990 → désorganisé/désorienté → nouvelle classification dans l’étude de l’attachement infantile.
Kelly Brennan, Catherine Clark et Phillip Shaver, 1998 → anxiété d’attachement et évitement de l’attachement → approche dimensionnelle de l’attachement adulte.
Ce petit tableau permet déjà de comprendre pourquoi les termes se sont multipliés : ils ne sont pas tous apparus au même moment, ni dans le même modèle, ni pour étudier exactement les mêmes populations.
Théorie de l'attachement : faut-il alors choisir entre tous ces termes ?
Pas forcément ! Ces différentes approches racontent aussi quelque chose de l’évolution de la recherche sur l’attachement. Les chercheurs ont progressivement cherché à mieux décrire des phénomènes complexes, à les étudier dans différents contextes et à construire des outils adaptés aux questions qu’ils se posaient.
Le problème apparaît surtout lorsque ces termes sont utilisés comme s’ils formaient une seule et même classification universelle. "Attachement sécure", "ambivalent", "anxieux", "préoccupé" ou "désorganisé" ne peuvent pas toujours être placés les uns à côté des autres comme les cases d’un unique tableau.
Aussi lorsque vous rencontrez un nouveau terme dans un article, une vidéo ou un questionnaire, une bonne première question sera de vous demander de quel modèle parle-t-on, et de quels auteurs vient ce terme. Cela permet souvent de résoudre une bonne partie de la confusion.
Et surtout, cela évite de transformer la théorie de l’attachement en une succession d’étiquettes dans lesquelles il faudrait absolument se reconnaître.
L’histoire de son vocabulaire montre au contraire quelque chose d’assez intéressant : nos manières de penser et de mesurer l’attachement ont elles-mêmes évolué, et continueront de le faire à mesure que notre compréhension de l'humain évoluera.



