Transfert et contre-transfert : ce qui se joue entre vous et votre psychanalyste

Lorsque vous êtes en consultation, mes paroles n'ont pas le même pouvoir pour tout le monde.
Une même phrase peut vous bouleverser, vous agacer, vous rassurer, vous laisser indifférent ou, au contraire, continuer à résonner longtemps après la séance.
Pourquoi ?
Parce que mes paroles ne sont jamais reçues dans le vide. Elles rencontrent votre histoire, vos expériences, vos représentations, vos attentes, vos blessures, vos désirs. Elles prennent donc un sens particulier dans votre monde psychique.
C'est notamment ce qui rend la relation thérapeutique si intéressante : ce qui se passe entre vous et votre psychanalyste devient lui-même une matière à explorer.
Et c'est là que les notions de transfert et de contre-transfert prennent tout leur sens.
Une même parole, plusieurs réactions possibles
Imaginons qu'une amie vous dise : Tu me déçois.
Que se passe-t-il en vous ?
Vous pourriez immédiatement penser : "Mince, je l'ai déçue. Je ne suis vraiment pas à la hauteur."
Ou : "Elle est déçue de moi. Elle ne va plus m'aimer et elle va finir par m'abandonner."
Ou encore : "Comment ose-t-elle me dire ça ? J'ai fait tout ce qu'il fallait. Elle n'a pas le droit de me critiquer !"
Vous pourriez aussi vous demander : "Qu'est-ce qu'elle veut dire exactement ? Peut-être qu'il y a quelque chose d'intéressant dans ce qu'elle me dit, qui mer permettrait d'évoluer."
Ou simplement : "Elle a le droit d'être déçue. Cela ne remet pas en question qui je suis."
Aucune de ces réactions n'est intrinsèquement meilleure que les autres ; il ne s'agit pas de déterminer laquelle serait « saine » et laquelle serait « malsaine ». Elles existent, tout simplement.
Ce qui devient intéressant, c'est de comprendre pourquoi cette parole produit cette réaction-là chez cette personne-là, à ce moment-là.
C'est précisément une partie du travail qui peut se faire en consultation. Je ne cherche pas seulement à savoir ce que vous avez compris de ce que je vous ai dit, je cherche aussi, avec vous, à comprendre ce que mes paroles ont éveillé en vous.
Pourquoi cette question vous a-t-elle bouleversé ? Pourquoi cette remarque vous a-t-elle mis en colère ? Pourquoi cette interprétation vous a-t-elle semblé immédiatement évidente… ou, au contraire, complètement absurde ?
Qu'est-ce que cela vient toucher ? Et surtout : qu'est-ce que cette réaction peut nous apprendre sur vous ?
Le transfert : quand votre histoire rencontre la relation thérapeutique
C'est notamment là qu'intervient le transfert.
En psychanalyse ce terme désigne notamment le fait que certaines façons d'entrer en relation, d'attendre quelque chose de l'autre, de se protéger, de se sentir reconnu ou menacé peuvent se manifester dans la relation avec le thérapeute.
Vous pouvez, par exemple, être particulièrement attentif à mes réactions, craindre de me décevoir, attendre mon approbation, vous sentir jugé par certaines de mes remarques ou, au contraire, éprouver le besoin de vous opposer à ce que je vous propose.
Ces réactions ne sont pas "imaginaires", elles se produisent réellement dans la relation.
Mais elles peuvent aussi être influencées par votre histoire et par la manière dont vous avez appris, au fil de vos expériences, à vous représenter les autres et à vous protéger dans les relations.
Le transfert ne consiste donc pas à "prendre son psy pour quelqu'un d'autre" : c'est un outil qui permet d'observer comment votre monde relationnel entre en jeu dans une relation actuelle, avec une personne réelle, dans un cadre réel.
Et ce qui se construit dans cette relation peut également permettre à certaines choses d'évoluer.
Mais que se passe-t-il du côté du psychanalyste ?
C'est là qu'intervient une deuxième notion : le contre-transfert.
Parce que pendant que je vous écoute, je n'observe pas uniquement ce qui se passe chez vous, jobserve aussi ce qui se passe en moi. Est-ce que je ressens soudainement une envie de vous rassurer ? De vous protéger ? De vous convaincre ? De prendre de la distance ?
Est-ce que je me sens impuissante, agacée, particulièrement touchée ou particulièrement proche de vous ?
Ces réactions existent. Je ne suis pas une machine qui écouterait votre histoire depuis une position parfaitement extérieure et parfaitement neutre.
Mais je ne considère pas non plus automatiquement ce que je ressens comme une vérité sur vous : je l'observe, je le questionne et le mets en lien.
Pourquoi est-ce que je ressens cela avec cette personne, à ce moment précis ? Est-ce que cela appartient à mon histoire personnelle ? Est-ce que quelque chose est en train de se jouer dans notre relation ? Est-ce que cette réaction peut m'aider à comprendre quelque chose de ce que vous vivez, notamment quelque chose que vous avez encore du mal à mettre en mots ?
Ou bien est-ce simplement quelque chose qui m'appartient ?
Cette distinction est essentielle.
Transfert et contre-transfert : observer ce qui se passe en soi pour mieux accompagner l'autre
Mon travail consiste donc aussi à pouvoir faire un pas de côté.
Observer ce qui se passe en vous, observer ce qui se passe en moi, puis mettre ces observations en relation avec votre histoire, ce que vous me racontez et tout ce qui s'est construit au fil de notre travail.
Pour moi, c'est un mouvement en trois temps : observer, questionner, mettre en lien.
Et comme je suis humaine, il peut arriver que quelque chose me touche, me déstabilise ou m'étonne dans ma réaction première. Je peux alors garder cela à l'esprit et, si nécessaire, le reprendre dans mon propre travail ou en supervision.
Parce que je dois pouvoir distinguer ce qui m'appartient de ce qui vous appartient, tout en restant attentive à ce que ce qui se passe entre nous peut éventuellement nous apprendre.
Prenons un exemple simple. Si je ressens une forte envie de vous rassurer, je peux me demander :
"De quoi cette personne aurait-elle besoin que je la rassure ?" ; mais aussi : "Pourquoi ai-je, moi, tellement envie de la rassurer ?"
Ces deux questions ne conduisent pas nécessairement au même endroit. La première peut m'amener à réfléchir à ce que vous vivez ; la seconde m'oblige à réfléchir à ma propre réaction.
C'est notamment ce travail qui permet au contre-transfert de devenir un outil clinique plutôt qu'une réaction que je subirais sans la comprendre.
Le psychanalyste n'est pas imperméable aux autres
Cette réflexion vaut d'ailleurs aussi pour ma vie personnelle, car être psychanalyste ne m'a pas rendue imperméable aux paroles des autres. Dans ma vie personnelle aussi, quelqu'un peut me toucher, me mettre en colère, me blesser, me rassurer ou me faire douter.
La différence, c'est que mon travail m'a appris à essayer d'observer ce qui se passe en moi.
Je peux alors me demander : qu'est-ce que cette personne vient réellement de me dire ? Qu'est-ce que, moi, j'ai entendu ? Qu'est-ce que cela réveille en moi ?
Parce que ces trois choses ne sont pas nécessairement identiques.
Cela ne signifie pas que je peux toujours répondre sereinement, ni que je comprends immédiatement pourquoi je réagis comme je le fais.
Cela signifie simplement que je peux essayer de créer un espace entre l'événement, ma réaction et ce que j'en fais.
Comprendre n'est pas tout contrôler
Et c'est une distinction qui me paraît importante. Le travail analytique ne consiste pas à devenir imperméable aux paroles des autres. Il ne s'agit pas non plus de décider que tout ce que nous ressentons vient uniquement de nous.
Les autres nous parlent réellement. Ils peuvent nous aimer, nous blesser, nous décevoir, nous rassurer, nous mettre en colère.
Mais entre ce que l'autre dit et ce que cette parole devient en nous, il existe tout un monde. Et ce monde est parfois précisément celui que nous avons besoin d'explorer.
Comprendre ce qui se passe en nous ne signifie pas tout contrôler ; cela peut en revanche nous permettre de ne plus être complètement déterminés par ce que nous ressentons.
De retrouver un peu d'espace ; un espace dans lequel plusieurs réactions deviennent possibles, dans lequel nous pouvons commencer à nous demander : Maintenant que je comprends un peu mieux ce qui se joue en moi, qu'est-ce que je veux en faire ?
Pourquoi la relation thérapeutique est-elle si importante ?
Nous pourrions être tentés de penser qu'une fois que nous avons compris ce mécanisme, nous pouvons simplement l'appliquer seuls. Mais lorsque nous sommes directement pris dans une relation, il est justement beaucoup plus difficile d'observer ce qui s'y joue : nous sommes à l'intérieur de l'expérience.
C'est pour cela que la relation thérapeutique est si importante. En consultation, je ne suis pas là pour vous expliquer qui vous êtes, mais pour observer avec vous ce qui se passe dans cet espace entre nous : ce que cette relation fait émerger en vous, ce que j'observe, ce que je ressens, ce que nous pouvons mettre en lien avec votre histoire et avec ce qui se construit au fil des séances.
Le but n'est pas que je vous dise ce que vous êtes, mais que nous puissions progressivement découvrir ce qui se joue en vous.
Et peut-être, à partir de là, ouvrir un champ de possibilités.
Parce que le travail analytique ne consiste pas à supprimer nos réactions ; il permet de les comprendre suffisamment pour que nous ne soyons pas entièrement déterminés par elles.
Non pas vous dire ce que vous êtes, mais vous aider à découvrir ce qui se joue en vous - et ce que vous pouvez en faire.



