Autisme dans The Good Doctor : apprendre à entrer en relation quand rien ne va de soi
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The Good Doctor est une série sur l’autisme dans un service de chirurgie : cela peut faire peur tant le risque de caricature est grand. Pourtant la série parvient à rendre visibles certains enjeux relationnels souvent peu montrés à l’écran. Avec aussi, forcément, des limites et quelques biais dont il est intéressant de parler...

Lancée en 2017 et composée de sept saisons, The Good Doctor s’inscrit dans la lignée des grandes séries hospitalières comme House, ER, Grey's Anatomy ou encore Scrubs — dont nous avons déjà parlé ensemble dans Pop Culture & Psycho.
On y suit Shaun Murphy, jeune chirurgien porteur d’un trouble du spectre de l’autisme, qui intègre un service hospitalier où il va devoir apprendre bien plus que la médecine.
Il faut aussi saluer la performance de Freddie Highmore, que certains reconnaîtront peut-être après ses rôles dans Finding Neverland, Charlie and the Chocolate Factory ou encore The Spiderwick Chronicles.
Mais ce qui rend la série intéressante sur le plan psychologique ne tient pas (que) à la question médicale, mais à la manière dont chaque relation devient un espace d’ajustement : à l’autre, au groupe, aux règles implicites, et ce parfois au prix d’un effort considérable.
La série a donc un intérêt clinique réel : elle rend visible certains fonctionnements liés à l’autisme et notamment dans des environnements sociaux complexes.
En revanche, elle repose aussi sur un biais important : celui d’un profil très spécifique du spectre, avec de hautes capacités cognitives et une évolution relationnelle relativement linéaire.
Glassman : une base de sécurité avec ses limites
La relation entre Shaun et le Dr Glassman est centrale dès les premiers épisodes.
Lors de son intégration à l’hôpital Shaun se retrouve rapidement en difficulté dans certaines interactions sociales. Glassman, qui est son tuteur depuis des années dans sa vie personnelle, intervient comme médiateur : il reformule, sécurise, anticipe les réactions institutionnelles et aide Shaun à naviguer dans un environnement dont les règles restent souvent implicites.
D’un point de vue psychodynamique, on pourrait parler ici d’une fonction d’étayage. Glassman joue le rôle d’une base stable à partir de laquelle Shaun peut expérimenter le monde social.
Mais la série montre aussi quelque chose de subtil : le risque qu’un soutien très protecteur limite parfois l’expérience nécessaire à l’autonomie. À plusieurs moments Glassman intervient à la place de Shaun, avec toute l’ambivalence que cela comporte.
La question qui se pose alors est finalement assez classique en clinique : comment soutenir sans empêcher d’essayer ?
Claire : apprendre dans le lien quotidien
Avec Claire Browne, la dynamique change complètement. Claire n’est pas une figure d'autorité, leur relation se construit dans le travail, souvent dans l’urgence, au fil des situations concrètes.
On la voit à plusieurs reprises aider Shaun à comprendre des réactions émotionnelles qu’il ne lit pas spontanément. Quand un patient ou une famille réagit de manière intense, Claire perçoit rapidement la charge affective de la scène là où Shaun reste davantage centré sur la logique médicale.
Elle lui explique parfois ce qui a été perçu comme blessant, maladroit ou déplacé.
Ce qui me semble particulièrement intéressant ici, c’est qu’il ne s’agit pas d’un apprentissage théorique. Shaun ne mémorise pas simplement des règles sociales, il construit progressivement des repères relationnels à partir d’expériences répétées, parfois conflictuelles, parfois réparatrices.
Les collègues : quand les compétences ne suffisent pas
Avec le reste de l’équipe, les choses sont souvent plus tendues. Shaun intervient régulièrement avec une grande précision médicale, mais sans toujours intégrer les règles implicites du collectif : la hiérarchie, le moment opportun pour intervenir, la diplomatie, des non-dits...
Dans plusieurs scènes, il conteste une décision en s’appuyant uniquement sur les données médicales, sans percevoir les enjeux relationnels autour de lui.
La réaction des collègues ne porte pas nécessairement sur le contenu de ce qu’il dit, mais sur la manière dont il s’inscrit (ou non) dans le fonctionnement du groupe.
C’est un point important dans le trouble du spectre de l’autisme : la difficulté ne concerne pas uniquement la compréhension d’une situation, mais aussi sa lecture contextuelle et relationnelle.
L’hôpital : un monde saturé d’implicite
L’environnement hospitalier est particulièrement exigeant sur ce plan. Tout y repose sur des micro-ajustements constants : comprendre rapidement une intention, adapter sa communication, hiérarchiser des informations ou décoder des attentes rarement explicitées.
Shaun s’y retrouve fréquemment en décalage, non pas dans ses compétences médicales, mais dans la gestion de cet implicite permanent.
La série montre assez bien cette difficulté, mais laisse davantage dans l’ombre quelque chose pourtant fréquent che tout soignant : la fatigue que représente cet effort d’adaptation continu.
Léa : aimer sans mode d’emploi
Avec Léa, le cadre change encore : ils sont amis, puis en couple. La relation ne repose plus sur le travail ni sur une guidance explicite, elle engage davantage l’incertitude, les contradictions, les mouvements affectifs, et on voit Shaun chercher des régularités dans les comportements de Léa pour comprendre ce que signifie la relation. Il tente d’y mettre une logique, comme si clarifier les sentiments pouvait suffire à stabiliser le lien.
Mais la relation amoureuse ne fonctionne pas ainsi : les avancées, les hésitations, les contradictions émotionnelles viennent introduire quelque chose de beaucoup moins prévisible.
Cela renvoie à une difficulté souvent retrouvée dans le TSA : composer avec l’ambivalence affective et l’imprévisibilité relationnelle.
Ce que la série montre bien… et ce qu’elle simplifie
Parmi les aspects intéressants de The Good Doctor, on peut retenir :
la nécessité d’un apprentissage explicite de certains codes sociaux,
le rôle des relations dans les ajustements progressifs,
la difficulté d’accès à l’implicite dans des environnements complexes,
l’importance des figures d’étayage comme Glassman ou Claire.
En revanche, plusieurs éléments restent peu représentés :
la surcharge sensorielle,
la diversité des profils autistiques,
la fatigue cognitive et émotionnelle liée aux efforts d’adaptation,
les stratégies de compensation souvent invisibles,
ou encore l’idée, parfois suggérée par la série, que les émotions pourraient s’apprendre comme un ensemble de règles.
The Good Doctor parle d'autisme mais surtout plus largement de relations
Au fond, ce que la série met en scène ne concerne pas uniquement une singularité neurologique : elle raconte le travail permanent d’ajustement à l’autre, dans un monde où une grande partie des relations repose sur l’implicite.
Et le fait qu'on ne peut pas être réellement en relation si l’on cherche à tout contrôler : être avec quelqu’un suppose aussi d’accepter une part d’inconnu dans l’équation.



